mardi 20 décembre 2011

Pas d'inquiétude, le livre de Brigitte Giraud, pas politique ?

Je dois avouer que je ne suis entré dans l’œuvre de Brigitte Giraud qu'à petits pas. J'ai rencontré l'autrice lyonnaise avant même de lire une ligne d'elle, pour le boulot, je l'avais trouvée sympathique et j'avais peur de penser du mal de son écriture, je n'aurais pas forcément su faire le faux-cul, par la suite. Je me suis risqué d'abord en 2010 à lire Une année étrangère, surtout parce que j'avais rencontré Brigitte Giraud plusieurs fois à la Croix Rousse, et qu'un jour, peut-être six mois avant la publication de ce roman, elle m'avait dit, enfin, tu sais, ça y est, j'écris, j'ai trouvé deux mois pour m'isoler, ça y est, je vais écrire. Dans ses yeux, dans toute l'expression de son visage, j'avais cru voir de la joie, comme un doute qui s'était enfui. C'était la preuve, pour moi, que Brigitte Giraud n'écrit pas pour amuser la galerie, jamais. En effet, la lecture d'Une année étrangère fut un choc. Je n'ai jamais pensé de ce roman qu'il était un "grand livre", ou un "chef d’œuvre", ces deux mots n'exprimant d'ailleurs que l'impuissance à critiquer, qualifier un texte. Mais j'ai eu la certitude que Brigitte Giraud était une "grande autrice".

Une "grande autrice", déjà parce qu'elle possède une voix, qui est sa voix, et dont l'ampleur, la beauté, me saisi plus encore dans Pas d'inquiétude. Sa phrase est simple, sans afféterie, sans emportement, sa musique s'installe au creux de moi, sa langue vibre en moi, c'est doux mais pas seulement, cela peut être terrible, descendre dans mon ventre, à la source de tant de primitives inquiétudes. L'idée de ce roman lui vient quand elle entend à la radio une anecdote, l'histoire d'une usine où les ouvriers ont cotisé leurs jours de RTT au profit d'un des leurs, qui n'avait plus un jour à prendre, mais qui avait un môme malade à la maison et aucun moyen de le faire garder. Brigitte Giraud, à partir de cette anecdote, sans chercher à enquêter, tisse un roman magnifique, implacable.
Si vous interrogez Brigitte Giraud sur ses intentions, elle vous répondra qu'elle se sent incapable d'écrire un livre politique. Et il est vrai que Pas d'inquiétude n'est pas, à proprement parler, un essai politique. Une famille vient d'emménager dans une maison d'un lotissement, avec son bout de pelouse qui donne directement sur un ruisseau. Mehdi, le petit, tombe malade. Cet accident dans le continuum de la vie de chacun est immédiatement le révélateur absurde du contexte social, des humiliations contingentes, mesquines, subies par cette modeste famille. L'autrice me semble ici d'une cruauté sidérante, tellement je crois voir, dans les pensées du père, à nu, aussi bien que dans l'enchaînement des faits, et des micro-événements, une vérité profonde, c'est à dire une vérité qui va au-delà d'une réalité de surface, puisque au moment où je suis touché, dégoûté, révolté, j'en exprime une idée. Quand la mère obtient le soutient de son patron, Brigitte Giraud évoque la jalousie que cela provoque dans les bureaux, la solidarité dans l'usine que le père a bien du mal à assumer. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'autrice, sans donner de consigne de vote, prend position, claire et nette. La description est lucide, désespérante, je sais que certains lecteurs, rendus à leur impuissance, ont lâché le livre ici. Le début, à cause de ce révélateur ultra-violent de la belle langue, est d'une densité incroyable, mais il me sera difficile, de toute façon, jusqu'à la dernière page, de reprendre mon souffle. Je ne suis pas loin des larmes, plusieurs fois, j'ai de vieilles révoltes qui se réveillent lorsque je lis, sans caricature, la culpabilisation de l'employée, de l'ouvrier, dans leur travail, celle des parents par le médecin. Ce que cela provoque dans le couple, les tensions, les désirs, l'absence de désir, le besoin de l'autre ou son rejet, ce que cela implique pour la grande sœur de Mehdi, plus seule que jamais au moment le plus difficile de sa jeune existence. Le père construit un mur pour contenir les crues du ruisseau, au pied de son terrain : en vain. La charge émotionnelle du récit est telle que je ferme le livre quelques fois. Pour l'ouvrir aussitôt, car Pas d'inquiétude, qui est donc bien le contraire d'un livre sans politique, est de ceux qui ne vous lâchent pas, à cause de cette voix posée, claire, le style sans esbroufe et sans pathos de Brigitte Giraud dont le débit régulier, quoique musical, n'en a pas terminé, pas encore, s'il vous plait, pas encore, avec moi... 

Pas d'Inquiétude, de Brigitte Giraud, chez Stock, 270 p, 19 euros.

vendredi 18 novembre 2011

Enfance, profonde

En ce printemps pluvieux s’épanouit la fleur comburante. Mes sublimes Van’s bleues électriques donnent des signes de fatigue, elles pompent l’eau des flaques avec un chuintement qui manque de classe. Dernière sortie pour elles, j’en ai peur. Les trottoirs luisant sont déserts, je traîne les lambeaux blancs de mes jean’s et ma musique jusqu’à l’arrêt de bus Opéra. Non, je ne me balade pas avec du plastique dans les oreilles, je chante. Je chante, je pense à toi. J'ânonne des airs improvisés. Je ne saurais autrement te susurrer ces mots d’amour, irradiants, piquants, puissants, qui me sont autant de shoots violents et des appels, y’a quelqu’un ? Eh y'a quelqu'un ? C’est presque comique, je connais des gens qui croient qu’il y a « toujours quelqu’un », une sorte de foi que je n’ai pas, pourtant je ne peux m’empêcher de chercher à sentir ta présence, non loin, ton sourire, ta confiance. Dans les transports en communs, je croise la stupeur magnifique d’une petite troupe d’adolescentes, un homme à la grâce involontaire qui les toise, la touchante fatigue d’une vieille dame qui, peureuse, se détourne. Tandis que je m’éloigne du centre de Lyon, avachit sur un siège, le paysage s’abîme, s’effrite et la vitre du bus, striée de vergetures translucides, me glace le front. L’orage s’énerve, je me sens bien au milieu de ce maelström hypnotique, je chantonne, je dois faire l’effet d’un fou à mes quelques compagnons de voyage mais qu’importe. Et si l’un d’eux, lui, le garçon, venait à me reconnaître, à aimer le petit air récurrent qui s’installe autour de moi ? Il se poserait, précautionneux, sur le siège libre, pour m’écouter. Je chante pour lui. Ou bien pour ce petit garçon qui n’a pas peur de s’étonner, de l’autre côté de la vitre, nous nous regardons un instant. Il courrait en riant, il s’arrête, le temps de ce curieux échange. Combien de fois ai-je ainsi rencontré un peu plus que le regard d’un môme, tiens, le sourire me gagne. J’aime apercevoir ainsi, par exemple sous la pluie, au coin d’une rue ou d’un jardin, ces petits animaux de désirs. Je me souviens le feu sous la peau, sous les sourcils et la tignasse brune, dans le K-Way froissé, dans les bottines. Je le sais, seul en moi le sentiment de toi saurait imiter ce juvénile embrasement. Encore quelques arrêts.

samedi 12 novembre 2011

La paix la paix la paix la paix

Un porno, un dial sur la toile, un bouquin. Rien ne me remplit comme le souvenir de mon danseur. La bière et les copains ne parviennent pas plus à vaincre mon sentiment de solitude, je suis pris de vertige, plusieurs fois. Je perds toute concentration, je comprends à peine ce qu’on me raconte. Accoudé au coin du bar, je crois que mon sourire est bien penaud et les copains font mines de ne pas s’inquiéter. Les conversations m’échappent, elles glissent sur ma raison, je pense au vide qui résonne en moi, qui brimballe comme une vase. Si je pouvais isoler cet espèce d’aller-retour incessant entre mon bide et ma tête, en ce vase-clos, une balance de Roberval. Elle hésite, sans fin. La pesée de mon néant. Tandis que mes organes remués, révoltés, écœurés, voudraient fuir par tous les trous.
« La peau.
- Hein ? »
La peau. Suffit-elle à contenir tant d’absence. Mon danseur. Lui dire au revoir fut un déchirement. J’ai depuis à nouveau ce sentiment non de manque, mais d’absence.
« Eho, t’es là ? »
Je crois à une sorte d’amarrage du désir. Il se projette, éclabousse le monde et puis, un jour, il se fixe, selon une mystérieuse et fort complexe combinaison de déterminismes.
« Il est amoureux ou quoi ?
- Ouam ? Il est saoul »
Je suis un bateau plein de bière, j’essaie de prendre le large. Cela me confronte à mon infinitude, à mon unicité éclatée, à ma solitude en expansion. Tiens, oui, en expansion, car je suis l’univers, je ne le découvre pas à l’instant.
« La peau. »
Ma peau n’est qu’un sac, je sens bien que mes organes cherchent une sortie, ils pressent, tels des blocs d’excréments prêts à jaillir, mes organes gonflent, bougent, se tordent, se débattent et j’ai grand’ peine à les contenir.

« Féria de Nîmes, la bodega Chez Jany bondée, je danse. Dalida, un truc dans le genre, plutôt drôle. Je remarque un garçon et soudain il danse à côté de moi. Il me tourne autour et bon je fais ma timide. Un mouvement de foule, le garçon en profite pour me toucher, en fait il me prend dans ses bras. Cela ne dure que quelques secondes. Quelques secondes de paix. »

vendredi 4 novembre 2011

Do you know Bruce Benderson...?

Je retombe sur ce petit mot signé d'un très grand auteur américain, un petit mot qui, on le comprendra, me mouille encore le slip.

25 déc. 2008, 00:59

J'ai regarde votre texte et je l'aime bien. Normalement je ne suis pas tres attire par la litterature erotiqe, mais dans le cas de votre, il y a un rythme et une simplicite et une clarte que j'aime.
bien a vous,

Bruce

C'était à propos de Premier Jet.

mercredi 5 octobre 2011

L'interview de l'écrivain


« Bonjour, vous avez été élu l'auteur le plus romantique par les lectrices de Daily Dame, vous êtes traduit dans plus de 18 langues, le succès ne se dément pas.
- Bonjour, oui j'aime les histoires d'amour, c'est vrai, je n'écris que des histoires d'amour, si les femmes me plébiscitent, ce n'est pas pour rien, je crois.
- Pourquoi les femmes sont friandes de ce genre de littérature ?
- Parce que. Les femmes n'ont peut-être pas la vie qu'elles veulent, qu'elles ont pu espérer. Je crois.
- Pourquoi, à votre avis ?
- Parce que. Les hommes ne sont pas à la hauteur... Non, laissez tomber. Pardon. Pardon.
- Pardon ?
- Les hommes, les femmes, c'est l'éternel sujet, n'est-ce pas. Alors les femmes sont comme-ci, les hommes sont comme ça... Tout cela me paraît un peu vain. On raconte de belles histoires aux filles, on leur parle encore de princesse et de mariage, on leur dit que faire des enfants, c'est ce qui les réalisera en tant que femme. Elles croient ce qu'on leur dit, elles se marient, elles font les femmes accomplies quand elles ont enfanté, elles jouent leur rôle et après tout, ce doit être plutôt confortable, de savoir où on va. Et puis un jour, un jour, ce n'est plus ça. Elles savent qu'elles ont manqué quelque chose d'essentiel. Une vraie histoire.
- Et les hommes ?
- Les hommes. Les hommes. Je ne sais pas. Il y a ceux qui se sont mis à aimer leur confort, et peut-être leur femme, en tous cas leur famille, je pense que certains se complaisent dans leur rôle de gardien du troupeau ou un truc approchant...
- De gardien ? Du troupeau ?
- Oui, la famille. Et il y a ceux qui, au bout de cinq ans de mariage commencent à se dire, mince, les histoires qu'on racontait aux gamines, eh bien, en faits, elles n'étaient peut-être pas si bêtes, cinq ans avec la même nana, ça doit être la femme de ma vie, pas possible autrement.
- Dans vos romans, et singulièrement dans le dernier, Rachel, les maris délaissent souvent leur femme...
- C'est ça, c'est en tous cas l'impression que les femmes ont, d'être délaissées.
- Ce ne sont jamais les femmes qui délaissent leurs époux ?
- Non mais c'est des bêtises, les femmes, les hommes. Il y a bien la culture qui entre en jeu, et donc l'éducation, forcément sexuée. Le désir s'exprime comme il peut, il me sors par tous les trous, et je le canalise en cherchant à le nommer, à le diriger, avec les moyens de la culture. Par exemple, il est impossible de savoir, mais n'écrivez pas ça, hein, ce n'est pas intéressant. Il m'est impossible de ressentir ce que je ressentais... à l'époque... Comment dire. Le passé, je sais qu'il est possible de s'y installer, de se laisser séduire, parfois, tu es le serpent à sonnette, et les jolies histoires qu'on t'a raconté, c'est le fakir et sa flûte, ces jolies histoires, elles te désarment.
- Vous voulez dire que vous êtes hanté par votre passé ? Quelles histoires vous hantent ?
- Aucune, enfin, je crois. En tous cas pas celles que je raconte dans mes livres. Voyez-vous, s'il y a un écrivain qui n'est jamais autobiographique, ah ah ah ! Mais je me verrais bien changer tout ça. Je vais écrire autre chose, ce sera un peu trash, je vous préviens.
- Vous êtes resté assez secret, sur vous, sur votre passé...
- Oui mais c'est du passé, voilà, du passé. J'aime l'idée du passé comme une continuation du présent. Pas le contraire, hein. J'aime l'idée d'une histoire qui ne fait qu'un avec le présent, je voudrais que le présent ne puisse se concevoir qu'ainsi, en mouvement, en construction, donc aussi bien, l'avenir est de la même nature que le passé, ce sont des potentiels que le présent réalise. Je vous ennuie avec mes histoires.
- Non non !
- Si si ! Je vous comprends, mon histoire, c'est juste la moins intéressante du monde, c'est pour cela que je ne la raconte jamais. J'ai bien deux ou trois souvenirs sympas, des beuveries, des rigolades, des vacances, avec les copains…
- Racontez-voir...
- Les copains. On avait décidé de s’inscrire en fac de Droit pour devenir avocat, juge des enfants, président de la République ou je ne sais quoi. Nous mangions, chantions, rigolions, discutions mais pas tant que ça de politique, on était ensemble. Ouais, sûr que c’était le temps de l’amitié. Seulement il y avait un hic. Un point de détail, comme dirait l’autre, je vivais une histoire, secrète, qui m’est aujourd’hui une souffrance et qui se jouait au quotidien pendant cette grande époque. Un drame que je ne ressentais pas comme tel, peut-être parce qu’il ressemblait tellement au bonheur ?
- Vous voyez bien que vous avez vécu des choses spéciales...
- Non mais rien de très spécial.
- Alors, de quel drame parliez-vous ?
- J’aimais. »

mercredi 27 juillet 2011

Déroute à Monop'

Maintenant les carottes
quoi les carottes
Bien euh c'est sur la liste
ah oui, la liste
Dans la sauce, les carottes
ah
Oui, dans la sauce

les carottes, avec les patates
c'est sur la liste ?
non, les carottes, à côté des patates
ah d'accord
au rayon frais
ah d'accord
à côté des navets et des champignons
des navets ?
Oui. Et des champignons

Tu passes le coin des promotions
les miniprix je connais
et il y a un îlot de bouteilles de vin
je sais
et puis c'est
je sais

Pense aux tomates
pour la sauce aussi
oui pour la sauce
elles sont où
À côté des
non
Si, si, à côté des
non ne le dis pas
à côté des carottes


mardi 21 juin 2011

Médée Moi

J'invoque ici le soleil, mon aïeul, j'invoque ses dards sans merci, qu'ils percent, tranchent, coupent, hachent, mâchent, broient les jours de Jason, jusque dans la vieillesse, qu'ils lui brûlent chaque minute en chaque petit cube de sa viande de fils de chienne un remord plus intense. Jason l'Argonaute, mon époux, naquit un jour de mes crimes. Mes crimes, mon amour. J'ai tué pour toi, héros. Alors vois.

Je suis l'étrangère, mais en tous lieux. Jason, tu me chasses ? As-tu vu roussir au sein de son palais la jeune peau de ta fiancée ? As-tu senti les si merveilleuses odeurs de cochon grillé qui, alors, s'en dégagèrent ? C'est moi qui fit sa robe mortuaire, piégée, le tissu qui la consuma, elle et son père. Jason, tu me répudies ? Je suis une chienne errante, je n’ai plus de chez-moi, je n’ai plus de pays. C’est cela, renoncer à la famille, à l’espoir, c’est s’obliger au mouvement. Je vais prendre la route, ainsi que tu l'ordonnes. Plutôt ça que la mort. Je suis mortelle, bien que magicienne, ah Jason ! Je t'ai immunisé contre les flammes et les sabots d'airain des taureaux de Pélias. Ah ah ! Et les filles de ce roi félon ! Elles ont découpé leur papa, puis l'ont fait cuire dans un chaudron avec des faines de carottes, on savait rire, non ? Regarde-moi Jason, mes sorts sont si peu de chose. C'est par la grâce de mes couteaux que je suis l'égale des dieux.

Je te fais l'amour une dernière fois, n'as-tu jamais eu davantage le désir de me prendre. Je fais l'amour comme un meurtre. Je tue, j'éradique. J'élimine tout ce qui, en toi, fut héroïque. J'assassine les garçons que tu aimais. J'efface ce que tu dois à notre amour. Je donne naissance au monstre. C'est le monstre que j'enfante avec toi, c'est ce monstre qui mange les garçons que tu aimais. Et ce monstre vit. Son haleine, son souffle n'est déjà plus qu'un puissant effluve émanant du ventre crevé de ma première proie. Ô bel étranger, mon fils, timide et doux, quel monstre, à l'instant, naît sur la couche où tu te tords. Ce monstre qui te traque, t'expulse en un spasme, c'est tellement beau, et moi le monstre m'aspire, me possède. Qui s'étonne ainsi du monstre, de sa beauté bruyante. Je suis là, je suis bien là, je vais jouir de ça, d'être là.

Le premier je l'éventre. Le deuxième, je l'égorge. Mon enfant meurt en formant sur ses lèvres des mots d'amour, Jason. Des mots comme des baisers. Le monstre est un dieu muet. Il s'égosille en silence. Sa gorge halète du sang au lieu des phrases qui s'y perdent. Il n'expire pas, il coule.

Eh l'homme ! C'est moi qui fais toi, tu comprends ? Je suis Médée, je suis l'amour, je fais les rois, je les défais.

mercredi 1 juin 2011

L'autre, à ma surface (suite et fin)

Ce bonheur, que j'appelle bonheur par souci de communication, mais qui est bien plénitude, momentanée, qui est unité, identité, est peut-être dans la certitude de se trouver sous la protection d'une force vitale, éveillée, amicale, virile, maternelle, et qui m'appelle, Ouam ! Ou alors je veux simplement que tu viennes, que tu te déshabilles. Tu me veux et c'est la raison de ta présence. Tu te poses sur moi, tu me prends les lèvres et mes mains collent à ton dos, enfin je te respire.

Longtemps après le lycée, j'expérimente les corps, la peau des autres. Je touche. Je serre. Je caresse et je griffe, je goûte. Je hume. Je serre fort, je plaque sur moi les corps. Des autres. Et c'est comme si mes boyaux trouvaient enfin leur place, le poids du corps de l'autre me calme, mes tripes enfin ne cherchent plus à sortir de moi, ni mon cervelet, l'autre à ma surface me circonscrit, et, me limitant, m'individualise, me met au monde.

Plutôt que d'aller au lycée, ce beau matin de pleine lumière, tu viens me réveiller. Tu es au pied de mon lit d'enfant, je me suis redressé, tu as les bras ouverts et le rire franc. Je souffle un bon coup ça va pas non, tu m'as fait peur. J'ai un rire inexplicable et, d'ailleurs, inexprimé. Un rire dans moi comme un oiseau, pas encore blessé. Moi, sous ton regard et assez parfaitement moi.

(Inspiré de Fucking Western, roman, pour une lecture aux Envolires, le 28 mai 2011 dans la tour de Crest)

lundi 30 mai 2011

L'autre, à ma surface (suite)

Dans ce lit je rêve, parfois. Souvent j'ai des cauchemars. Un cauchemar. Il faut dire que je ne digère pas très bien, je n'ai jamais très bien digéré, mais je nie jusqu'à l'absurde avoir des
troubles du sommeil je dors très bien, à cette époque. Ma chambre est doublée d'une mezzanine où je tiens presque debout et c'est là que j'ai mis mon lit. Un escalier de bois, qui sonne clair, y mène.

Ce sont des pas dans l’escalier qui m’alertent, trois coups clairs secs sur les marches de bois, l'inconnu qui me veut du mal monte à la mezzanine, il va très vite, je me redresse, frissonnant d’horreur à l’idée d’apercevoir le personnage façonné d’ombre, je pense que je dors, je sursaute, il me faut lutter pour me réveiller, lutter pour me réveiller, l'inconnu prend son allure humaine il entre chez moi et endosse ma veste, je me réveille il est encore là je me réveille il est encore là je me pince et je me réveille il est encore là. Trois coups clairs secs sur les marches de bois il n'a pas de visage. Mais, non. Non ! Ce n'est pas cette vision qui soudain me touche comme une main. C’est toi, ton cartable à bout de bras, tu jubiles en regardant ma tête ébouriffée, ma terreur d'enfant, puis ma joie qui descend tel un sanglot.

Je sursaute je prends ma respiration j'aspire tout je me rassemble je vais me noyer dans l'infini gazeux de mon rêve et je crains de me voir exploser exploser exploser dans l'espace de ma chambre j'ai peur de mon inconsistance, terrorisé de me sentir la proie d'un songe cotonneux, vaporeux, la proie d'une ombre, j'ai peur, j'ai si peur du face à face, je peux exploser, mes tripes cherchent une sortie, je me rassemble avant l'éparpillement, j'aspire tout je me remplis je me sais impuissant dans l'infini qui va s'ouvrir, une énorme langue de cauchemar va chercher à me laper l'intérieur, à me digérer, à m'émietter, à me cochonner, je me prépare à lutter je ne veux pas je ne veux pas je ne veux pas.

Mais c'est toi. C'est toi qui surgis, ce beau matin, c'est toi, tu jubiles, heureux de ma surprise, tes bras en croix, ton cartable noir et vide se balance au bout de ta main droite, et j'ai soudain le corps qui exulte, je suis là j'existe j'existe c'est super vive la vie je suis un avec mon corps, et ce n'est même plus une idée, je suis complet, je pèse mon poids sur ce monde parce que tu es là. 

(à suivre) 

vendredi 27 mai 2011

L'autre, à ma surface - Lecture des (h) à Crest aux Envolires samedi 28 mai à 19 h !


Plutôt que d'aller au Lycée, ce matin-là, tu viens chez moi. Je dors encore. Ma mère a dû t'ouvrir. Bonjour Madame, Ouam est là ? Il dort, vas donc le réveiller. Je dors et je fais des rêves. Je fais des rêves, à cette époque. Qui me réveillent.

Plutôt que d'aller au Lycée, ce matin-là, tu viens me réveiller. Tu as ton cartable noir, pour faire penser que tu viens bosser. En sortant de chez soi, nous avons tous une greffe de peau noire cousue en forme de carré, au bout du bras, qu'on ne remplit guère que d'un paquet de feuilles vides. C'est une obligation d'ordre familial. Je vais au Lycée maman, salut bonne journée. Et je file au café.

En ce jour de printemps, tu viens me réveiller alors que tu es la pensée qui m'éveille chaque matin. Au moment de m'habiller, j'enfile une chemise, que je choisis pour te plaire, j'en éprouve de la joie, quand j'arrive au café tu la regardes ma chemise, tu me regardes quelques fois, elle te va bien cette chemise Ouam.

Plutôt que d'aller au Lycée, ce matin-là, je reste au lit. Je dors beaucoup, pas toujours très bien. Je suis en maillot blanc, je porte un caleçon, j'ai une jambe sur la couette, une jambe dessous. J'ai les cheveux longs qui recouvrent l'oreiller. Oui, les cheveux longs, avec des bouclettes. Une masse de cheveux noirs, je suis même connu pour ça. Mon ventre, aujourd'hui disparu (hum), m'oblige à dormir sur un côté, puis sur l'autre. Le jour éclatant sur mes murs ne m'a pas ouvert les yeux, mais sur quoi les aurais-je ouvert.

Plutôt que d'aller au Lycée, ce matin-là, je reste au lit, je roupille, il faut qu'on me réveille, il n'y a pas d'autre possibilité, je suis dans les limbes et dans mon lit d'adolescent. J'écrase et cela peut durer longtemps, vraiment longtemps, il faut que quelqu'un agisse, et vite, ce n'est pas possible, on ne peut vivre une vie couché comme ça mais lève-toi enfin Ouam, éhoooo ! Ouam ! 

(à suivre)

mardi 10 mai 2011

Le musée (2) (travail en cours)

Ensuite, les deux jeunes filles qui m'avaient maté toute la soirée, on s'était échangé des sourires, ah, c'était agréable, dans un autre bar du quartier, où je vais de temps en temps. Elles, je les ai vidées dans des canopes, les estomacs, les intestins, j'en avais fait de la charpie, je n'ai pas compté les coups de couteau, je m'étais un peu affolé, ce n'était pas une réussite, mais quand on débute.
J'ai cassé leurs cloisons nasales, à l'intérieur du nez, j'ai introduit un crochet de métal chauffé à blanc et j'ai remué, remué dans tous les sens pour broyer le cerveau, puis j'ai mis un tuyau, pour aspirer, et là je n'ai pas trop su quoi faire, alors j'ai aspiré avec la bouche, ça n'a pas très bon goût, mais ça ne venait pas comme ça, j'en ai eu un peu dans la bouche, ce n'était pas très agréable. J'ai introduit du natron maison, j'en ai eu un peu plus. Et après j'ai carrément mis du débouche chiotte, et là tout est parti. Ensuite je les ai bourrées de cire chaude et de paille, leurs yeux vitreux, je les ai énucléés, j'ai tout fait comme c'était dit sur internet.
Je leur murmurais des gentilles paroles, et tout, des genres de prières rituelles, je voulais qu'elles soient comme des coqs en pâte égyptiens.
Alors le sel, ce n'est pas pour le manger, bien sûr. Ce n'est pas bon pour la santé le sel. C'est bon pour le produit, le natron dans lequel les corps doivent baigner un moment, pour la conservation. C'est un peu comme un jambon, le jambon, il est momifié avant d'être mangeable, le cru, je veux dire. Les meilleurs jambons momifiés sont espagnols, c'est une copine qui m'en a ramené de son voyage en Espagne, là-bas on dit Jamon. Je ne suis jamais allé en Espagne, je ne voyage pas. Ce n'est pas que je n'ai pas envie. RRRRamon. C'est que je ne pars pas, c'est tout.

lundi 9 mai 2011

Le musée (1) (travail en cours)

Je n'ai pas de souvenir précis.
A ce moment-là, je n'ai pas d'histoire, moi. À raconter.
Je suis quelqu'un de normal, je crois. C'est abominable, comme je suis normal. Ma journée, le matin, le matin je suis à la Ricorée, c'est depuis que j'ai voulu arrêter le café, ce n'est pas bon, le café, à la santé. Puis je réfléchis, beaucoup. Ça peut donner des palpitations.
Si tu en bois trop, du café.
Je réfléchis beaucoup à ce que je vais faire dans la journée.
Les courses, ce que je vais manger, si je vais courir. J'écris. Du papier, des cahiers, du scotch, des stylos, j'achète des stylos bille et des feutres, ça s'use vite, alors j'aime en avoir d'avance. J'écris ma liste de courses.
Ma liste ? Elle ne change pas, enfin, il y a les jours où je n'ai plus de produit, faut ajouter le produit. Le sel, beaucoup de sel, de bicarbonate, des trucs que j'ai lus sur internet, après tu mélanges.
Mais ma liste, ma liste, pourquoi vous vous intéressez à ma liste. Une orange par jour. C'est bon pour la santé les oranges. Du café, avant je mettais du café. De la viande, une fois par semaine. Des légumes pour la soupe, navet, carotte, pomme de terre, poireau, et d'autres légumes encore, comme ça me vient, je ne sais pas, moi, la liste, elle peut changer, c'est pour ça que je la fais chaque jour, et c'est pour ça qu'il me faut réfléchir. Ce n'est pas mauvais pour la santé, de toute façon, réfléchir.
Du chocolat, mais souvent, je ne l'écris pas, ce n'est pas bon pour la santé le chocolat.
Le sel, le bicarbonate ? Ah mais je l'ai dit c'est pour le produit. Je mélange. J'ai besoin du produit, c'est pour mon musée. Je ne sais pas si ça intéresse du monde, mon musée, c'est personnel un musée, c'est comme n'importe qui, on vit, et on garde des souvenirs, moi c'est parce que je n'ai pas de souvenir, alors je fais un musée.
Comme ça, je peux me rappeler, j'ai connu cette personne, j'ai aimé celle-là, d'ailleurs, mon musée me permet d'entretenir le plaisir que j'ai eu à rencontrer les gens. C'est incroyable, ce plaisir-là est incroyable, n'est-ce pas, je n'en ai pas toujours eu conscience. La première fois c'était un jeune homme, jeune, je dis jeune, il avait mon âge, il traînait dans un bar, il m'a invité à boire un dernier verre chez lui. Beau garçon, je crois.
Je l'ai jeté assez vite.
A cause de l'odeur.
Et puis après, un couple. Une belle femme, je crois, et un garçon pas mal. Nus, l'un à côté de l'autre, ils avaient de l'allure.
Mais pour les garder entiers, c'était compliqué, il aurait fallu des vases énormes, alors je n'ai gardé que leurs têtes, dans des aquariums de formol.

mercredi 4 mai 2011

La statue de pierre à Givors

Ceci est un caillou. Caillou gravide d'organes en prurit. En révolte.

Ceci est un caillou. Et c'est aussi Claudio et Yoni.

Ceci est un caillou, de ceux qu'on retrouve au fonds du canal. Cherchez l'organe.

Ceci n'est pas un homme. Deux abandons. Au fonds du canal.

Yoni et Claudio, c'est Hamlet et Ophélie.

Hamlet est mon époux, et moi, je suis Ophélie...
Nymphe au regard de feu, je m'endors, sous les eaux du lac bleu...