mercredi 19 décembre 2012
lundi 17 décembre 2012
Mes carnets du Maroc (53)
Trente-et-unième jour
Tout est mouillé. Le coussin sur
lequel je suis assis, la table, sont poisseux. Et ma chambre sent
l'humidité. Je suis sur la terrasse, face à la lune, dont la
lumière frappe une volée de flèches argentines. Un albatros lâche
son cri de grosse mouette et le vent, qui pourtant me nourrit d'un
souffle de large et m'oblige à me couvrir, ne contrarie pas sa course.
L'océan qui s'éclate à quelques mètres, en lignes blanches
successives, s'approchent en hurlant des remparts d'Essaouira.
Trente-et-unième jour
Le quatrième mur de ma chambre est une
baie vitrée sur l'océan. Une terrasse presque privative, tout
simplement parce que je suis seul à l'étage. Il y aura probablement
du passage, sinon, dans la semaine. Une jolie chambre avec des
carreaux en terre cuite, un plafond de bois à l'ancienne. Des
poutres maîtresses par deux, des troncs polis. Des linteaux,
toujours par deux, branches principales. Puis une multitude de
bâtons, à l'image du treillage de roseau d'Aït Benhaddou. Le tout
repeint avec un goût douteux, le même vernis que celui d'un chalet
sur ma montagne, en Savoie. Le lavabo est en terre cuite, avec des
motifs, tel un vase, soutenu par une pierre polie. La douche est
italienne. Et si le luminaire part un peu en lambeaux, au moins, il y
a une lampe de chevet. « Les Marocains ils ne comprennent pas
les Européens ils veulent lire avant de dormir, ja, et consulter
leur guide, c'est normal, et les Marocains ils disent non non non,
pas dépenser 3 dh pour ça ». L'indignation d'Andy, son accent
proverbial, son outrance, sonnent encore à mes oreilles. J'ai quitté
Aït Benhaddou avec émotion ce matin. Simon me disait viens vivre
ici, je te trouve un terrain, une femme, la vie sera paisible et on
sera voisins. Ils se sont bien occupé de moi, pour que j'obtienne un
taxi, et Khadija me faisait tu devrais rester encore, j'ai acheté du
poisson. Je n'ai pas vu la mignonne Maria, je lui aurais bien dit au
revoir, un petit bisou.
dimanche 16 décembre 2012
Mes carnets du Maroc (52)
Trentième jour
Instructive discussion du matin. Andy évoque la jeune femme noire, car pour
être sombre de peau, elle l'est. Elle descend des esclaves noirs de
la région qu'on appelait les Haratines. C'est un mot qui est dérivé
de Hams, « cinq », et qui exprime la fraction un
cinquième. Il faut s'imaginer que le grand' père de la femme qui ne cesse de me mater depuis quelques jours était le Haratine du grand' père de Khadija. L'esclave. L'aide apportée par cette jeune femme et par l'ensemble des membres
de sa famille, que ce soit ici à Tigami Khadija (« la maison
de Khadija ») ou dans la maison que j'ai visitée hier, n'est, en conséquence,
pas salariée. Mon hôte autrichien baisse le ton pour me révéler
que les relations entre les deux familles perdurent, non plus tout à
fait de maître à esclave, mais dans leurs rapports économiques. Le terrain cultivé par les
descendants des Haratines appartient aux descendants de leurs
maîtres. Il y a donc chaque année une fête du partage des
récoltes, comme du temps de l'esclavage. Quatre mesures pour les propriétaires. Une pour les
Noirs. Un cinquième, exactement ce que les Haratines touchaient lorsqu'ils étaient esclaves. Les femmes noires participent aux tâches réservées aux
femmes dans la maison des propriétaires, les hommes cultivent, sans
autre salaire que ce partage annuel. Je sens bien qu'en me soufflant cette histoire, Andy est
révolté, honteux. Ce matin, il avait envie de vider sa besace. Le
rapport des Marocains avec l'argent et le travail l'exaspère, lui
qui fait construire sa maison depuis près de neuf ans. Un exemple.
Un ouvrier qui se faisait payer 100 dirhams par jour, Andy lui
propose de le payer 130 dh brut s'il veut la sécurité sociale, donc
avec une cotisation retraite et une cotisation maladie. Hors de
question pour l'ouvrier, car en net, il passait à 80 dh. « Non
il veut l'argent tout de suite, il ne pense pas à l'avenir, il veut
l'argent » Répète Andy. Bien sûr, si le système d'assurance
n'est pas généralisé dans le pays, on peut comprendre l'ouvrier en
question qui a pu se demander si on ne voulait pas l'enfumer. Mais
c'est une constatation que j'ai été obligé de faire aussi, le
Marocain veut l'argent. « Il veut autant d'argent qu'un
Européen, mais il veut pas travailler comme un Européen, c'est
problème, ça ». Les horaires de présence, les exigences des
clients, les finitions... tout semble compliqué à obtenir. Andy me
raconte qu'il accueillait un couple de pompiers nîmois depuis trois
ans quand il les a confié à un guide du coin. Celui-ci avait une
course à faire dans un village, alors il a voulu changer
l'itinéraire prévu avec les pompiers. Ceux-ci ne se sont pas laissé
emmener, exigeant que soit respecté leur contrat. Le guide est parti
au village qu'il espérait rejoindre en les plantant au beau milieu
de la montagne. Andy est allé récupérer les clients, il lui a
fallu deux jours. Autant dire qu'on ne voit plus la queue d'un
pompier nîmois ici. Ce qui est regrettable. « Si tu as besoin
de matériel de construction, tu dois loué un pick up. Seulement
aujourd'hui il y a des contrôles routiers pour vérifier que tu as
la vignette et une assurance. Les Marocains ils refusent de payer,
donc, plus de pick up ! ». Et lorsque tu réussis à en
avoir un, on t'oblige à accepter les services d'un chauffeur qui se contente de conduire et ne bouge pas le petit
doigt pour t'aider. Tu dois donc embaucher deux gars à Ouarzazate,
et deux autres à Aït Benhaddou. Ensuite, tu dois les payer chacun
son tour. Hors de question de demander à l'un de payer les autres
avec ce que tu lui donnes. Il prendrait l'argent et ne le partagerait pas. Si tu ne payes pas tout de suite, et
c'est valable pour le maçon par exemple, ils seront devant chez toi
tous les jours jusqu'à ce que tu payes. « Si c'était
parce qu'ils en ont besoin pour nourrir leur famille... mais non non
non ! » s'insurge-t-il encore. « Combien vont boire
l'argent et ensuite leur femme vient à la maison demander la farine
un peu ». « Et la femme il vient chez toi parce que tu es
Européen, donc riche ! ». « Ils vont boire la
Maïa » (l'eau de vie de figue). Andy, cela fait trente-cinq
ans qu'il connaît ce bled, et il y a encore des gens qui croient
qu'il est riche.
Andy continue : « Les femmes
elles aiment bien venir ici, elles m'aiment bien, tu sais
pourquoi ? » J'ai peur de deviner, car je commence à
sentir un peu ce qui se passe, dans les familles. Il y a deux ans, il
s'est battu avec un frère de sa femme qui venait de lever la main
sur une de leurs soeurs, et qui proclamait « J'aime taper sur
ma sœur et sur ma femme ». « Casser mes lunettes, ja ».
« Plus venu depuis, le frère, plus venu, ça, non ».
Alors qu'il me racontait tout cela une
femme est entrée, une voisine proche, et comme Khadija était au
souk, il l'a congédiée rapidement. « Cette femme, beurk »,
me fait-il, armé d'une vilaine grimace. C'est une femme qui s'invite dans la
cuisine de Khadija et sa sœur et lorsqu'elle aperçoit Andy elle
donne ses ordres, faites le thé pour Andy, demandez-lui ce qu'il veut
manger ce soir... En gros elle vient mettre la pression de la
tradition sur les femmes de la maison. « J'aime pas cette
femme », et son ton trainant et dégoûté ne laisse pas de
doute à ce sujet.
vendredi 14 décembre 2012
jeudi 13 décembre 2012
Mes carnets du Maroc (51)
Trentième jour
Au seizième jour, j'en étais à 6100
dh de dépense. À quoi s'ajoute, depuis :
Fès :
hôtel 150 x 2
bouffe 200
visite 50
Méknès : hôtel 100 x 2
bouffe 150
voyage 100
Marrakech :
hôtel 250 x 2 + 150
bouffe 250
Arnakech 350
voyage 100
Ouarzazate :
hôtel 200
bouffe 25
voyage 80
Aït Benhaddou :
hôtel et
bouffe : 150 x 4
voyage 200
Pressing 75 + 30 (Marrakech et Aït
Benhaddou)
Tiens, j'ai oublié deux nuits à Chef
Chaouen.
Chef Chaouen :
hôtel 120 x 2
bouffe 200
Dépenses depuis le seizième jour :
3990 dh. Bon ce qui me mène à environ 10000 dh
de dépenses totales depuis le premier jour, voyage aller retour en
avion compris. Dans les neuf cent et quelques euros, j'arrondis à
1000. Je suis dans les temps, et ceci sans vraiment faire gaffe.
L'idéal serait maintenant de ne pas dépenser plus de 3000 dh
maintenant, jusqu'à la fin du voyage. 300 dh par jour, c'est
faisable.
Trentième jour
Ce matin pas de pain au petit déjeuner.
A la place, un tas de petits beignets bombés que Khadija appelle
« des cripes berbères ». Ce sont en fait des carrés de
pâte qui ont gonflés dans l'huile bouillante. Ce qui donne des
espèces de poches vides dans lesquelles tu fourres de la confiture
ou de l'amelou. Pas mal, mais un abeugras.
Je remarque que la super copine de
Khadija, une belle femme à la peau très brune, « du village
d'à côté » me la présentait mon hôtesse avant-hier, ne
cesse de me regarder. Depuis plusieurs jours. Ce serait sûrement une
solution pour mes problème de ménage, chez moi. Pourtant je sens
que le mariage avec elle ne serait pas une bonne idée. Cela lui
ferait sans doute perdre son flambant sourire, et ne devrait pas
faire renaître le mien.
vendredi 7 décembre 2012
jeudi 6 décembre 2012
Mes carnets du Maroc (50)
Vingt-neuvième jour
Rencontre avec une petite fille de 3
ans. Au départ, nous échangeons des gestes, et déjà elle fait
retentir son rire coquin. Et puis j'apprends que cette si jolie
gamine est la fille de Khadija et Andy. Alors je recommence en
allemand : Wie heisst du ? Elle s'appelle Maria, et nous
allons jouer pendant des heures, avec mon stylo, puis avec une
orange. Et tout à l'heure, Khadija m'invite chez ses parents, et
nous allons y aller avec Maria. Cette môme me fusille en me prenant
par la main, et m'achève, ensuite, en me sautant dans les bras.
Vingt-neuvième jour
Je visite ainsi une maison immense,
traditionnelle, en pleine rénovation. D'abord j'entre par les
enclos. La famille entretient un modeste troupeau de vaches, dont je
m'aperçois que toutes ont vêlé. Dans deux enclos des brebis et des
moutons, cinq ou six bêtes, pas d'avantage, ailleurs un clapier
plein de lapinots, avec leur mère, et des poules caquètent ici et
là. Nous passons une porte et c'est la maison proprement dite. Cela
me rappelle les récits de Coraline, lorsque sa grand' mère vivait
calle Los Campos, et d'ailleurs, dans cette même rue de Vega, il y a
encore deux ans, un vieil homme adorable vivait de cette façon, à
côté de sa vache, de ses poules, de son clapier. Ce qui va une
nouvelle fois me rappeler l'Espagne, c'est la cuisine, celle que
Khadija « l'ancienne cuisine », avec sa cheminée.
Enorme, elle prend peut-être 20 % de la surface, et dessous, deux
fours à pain dont on me montre le fonctionnement. Je découvre ainsi
que chaque matin, le pain que je mange encore chaud est fait ici. Je
me disais bien qu'il était délicieux. Ce sont deux fours en terre,
chauffés au feu de bois. L'un d'eux est classique, on enfourne la
pâte grâce à une pelle en bois, un peu à la manière des
pizzaïolos. Le deuxième fait un pain différent, je crois que c'est
celui qui lève le plus, il est moins brûlé. Ce four est surmonté
d'un plat en terre cuite, qui est chauffé à rouge avant qu'y soit
coulé la pâte à pain. Quand le pain est cuit, on verse un peu
d'eau pour le décoller de son moule. Il y a bien, donc, une cuisine
moderne, qui commence à faire son âge et des escaliers en ciment,
tout neufs il me semble, mènent à l'étage. Et là c'est une
enfilade de chambres en construction. « Mais... vous voulez
accueillir des touristes ici ? » demandé-je avec je dois
dire beaucoup de candeur. « Non, tu sais, la famille... »
me répond Khadija. Elle a un frère à Paris, une sœur à Leipzig
et d'autres sont restés au Maroc, bien sûr, « alors il faut
pour tout le monde ». Elle me précise un peu plus tard qu'elle
a eu un terrain de ses parents pour construire cette maison où elle
m'a accueillit, que ses frères et sœurs ont eu des morceaux de la
maison de famille, dans le Qsar, mais que ce sera plus simple quand
toute la famille pourra se réunir de ce côté de l'oued Mella,
l'oued salé, dont les crues, souvent, coupent le vieux village du
nouveau. Une volée d'escaliers plus haut est une des plus belles
vues du village, sur le Qsar, l'oued, les montagnes, une splendeur
que ne cesse d'admirer le père, dans son fauteuil roulant, toute la
journée. Nous redescendons, Yalla, et elle me montre le tout nouveau
salon, qui vient d'être terminé, et elle n'est pas peu fière. Elle
a raison. Les plafonds sont ornés de motifs sculptés dans le stuc,
un travail d'une finesse étonnante, pas très loin de la surcharge,
sauf que non, c'est un salon marocain, entouré de banquettes bleues,
agrémentées de coussins confortables, et dont l'impression générale
se partage entre le luxe des décors et la simplicité du mobilier.
J'ai vu de nombreuses imitations, au Maroc, dans des restaurants pour
touristes, en particulier, de ses ornements, dont les modèles sont à
trouver dans les palais et, par exemple, dans la Medersa Bou Inania,
à Fès, qui, en la matière, surpasse tout. Chez les parents de mon
hôtesse, la vérité est que le travail des artisans est bien beau,
réussi, à mon sens.
mercredi 5 décembre 2012
Mes carnets du Maroc (49)
Vingt-neuvième jour
Simon est moins présent, il m'a
prévenu, si tu as besoin de compagnie, n'hésite pas, tu demandes
Simon. Il ne veut pas s'imposer alors il est fantômatique. Je
discuterais volontiers avec lui, mais sa future femme, je le sens,
m'en voudrais. Ils ont peu de temps ensemble, elle bosse beaucoup,
ici, da,ns la maison de sa soeur, tandis que lui promène sa bedaine
et sa casquette blanche dans le village et sur les montagnes. Il m'a
dit sa surprise de se voir ainsi me raconter sa vie, il ne le fait
jamais. C'est un homme affable, mais solitaire. Il se « parle à
lui-même », pense beaucoup. « Les gens savent, on se dit
bonjour, mais ils respectent la distance ». Cette réserve lui
vient probablement de sa visite des enfers. Quand il travaillait à
Rabat, son mentor, le colonel, le conseille sur sa carrière et selon
lui, s'il voulait évoluer, il lui fallait changer de service. Il le
dirige vers un autre militaire, colonel-major, qui l'embauche dans
une équipe qu'il est en train de former. Et la carrière de notre
Simon décolle, comme promis, jusqu'à ce que soit créé, pour lui,
un poste de directeur du service. Seulement, Simon n'est plus au
palai, même s'il est toujours en contact avec les chevaux du roi et
il continue de croiser le souverain et sa famille. Il continue aussi
de voir un homme, qu'il connaît depuis longtemps me dit-il, un
Français, qui fut le grand ami d'Hassan II et qui avait alors
l'oreille de Mohammed VI. Il avait l'affection de ce Responsable de
la Maison du roi (si j'ai bien compris la fonction), qui était aussi
son protecteur. Mais à plus de 70 ans, le français tombe malade et
doit se faire soigner en Europe. Simon est alors un directeur
respecté, bien payé, marié, père de deux filles. Le colonel-major
décide de profiter de ce moment. Il licencie Simon sans préavis ni
indemnité. Du jour au lendemain, il se retrouve sans travail, mais
ce n'est pas tout. Sa femme, voyant cela, fuit chez sa mère, puis
divorce, emportant avec elle les meubles et... leurs filles. Obligé
de déménager, il va à Casa. Il trouve un appartement, juste en
face d'un cabaret. Commence une période de laisser-aller, il se perd
dans l'alcool et la solitude, erre dans la ville, fume des cigarettes
depuis ce temps-là.
Il me dit aujourd'hui qu'il doit
ouvrir, dans quelques jours, une boutique de tapis berbères à Aït
Benhaddou. En attendant, je dois dire que ce ne sont pas les cadences
infernales. Mais son grand projet, son rêve, c'est un centre
équestre, si le gouvernement lui cède un terrain qu'il convoite.
Pour les touristes et aussi pour les tournages qui ne manquent pas
dans la région, il y en a d'ailleurs un en ce moment dans le Qsar,
sans chevaux. Un film modeste, rien à voir avec Alexandre ou
Gladiator, ou Sodome et Gomorrhe, le film de 1962 pour lequel les
portes en pisé de la ville ont été construites.
mardi 4 décembre 2012
vendredi 30 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (48)
Vingt-huitième jour
Andy me disait ce matin, l'Europe vit
au-dessus de ses moyens. On ne peut pas emprunter, emprunter toujours
plus. Répétant en cela le discours dominant, raisonnable, qui s'est
installé depuis les crises successives des subprimes puis des États,
deux crises, donc, en effet, de la dette. Il apparaît que certains
États ont un peu trop tiré dessus, mais je crois qu'il faudrait
tout de même que cette critique de l'emprunt se nuance un peu. Cette
« règle d'or » me semble ignorer les conjonctures qui
peuvent rendre l'emprunt nécessaire ou avantageux. Les gouvernements
Jospin ou Chirac, au bénéfice d'une croissance plus forte que prévu
(on croit rêver) ont encaissé plus d'impôts qu'escompté (des
« surplus » les appelait-on) : pourquoi ont-ils
préféré alléger les prélèvements obligatoires plutôt que de
réaffecter cet argent à la dette ? C'est qu'en période de
croissance forte, et de taux d'intérêts bas, l'argent emprunté (et
investit) rapporte plus qu'il ne coûte. L'autre cas où l’État a
besoin d'emprunter, c'est bien sûr les périodes de dépression,
pour soutenir l'activité, redémarrer, avec une politique de grands
travaux par exemple. Comme en ce moment, quoi. Une autre solution
serait d'alléger le poids de la dette en dévaluant la monnaie, ce
qui aurait également la vertu de rendre un peu de compétitivité
aux produits faits en France (ou en Grèce, ou en Espagne, au
Portugal... et ceci sans baisse de salaire ni de cotisations
sociales), mais la BCE ne le fera pas tout simplement parce que ce
n'est pas dans l'intérêt de l'Allemagne. Ni de l'Autriche, hein,
Andy ?
Vingt-huitième jour
Je ne sais pas ce qui me prend de
parler économie, tout d'un coup. Je n'en ferai pas une
dissertation.
Vingt-huitième jour
Lundi 23 avril. Je suis
allé faire un tour du côté de Tamdaght, c'est à six ou sept
kilomètres d'Aït Ben Haddou. Une route goudronnée dans un paysage
presque nu, le long d'un cours d'eau qui doit être l'Asif Oumila.
C'est le début d'une ballade jusqu'à Télouète, que Jean-Marc (le gars rencontré à Meknès) a
fait il y a une dizaine de jours, dans le froid. Je ne suis pas parti
pour les quarante kilomètres de randonnée, avec la nuit dans un
refuge et pas mal de montée jusqu'aux flans du Tizi N'Tichka, mais
j'ai en revanche bien goûté au cagnard. Il devait faire une
température de 35 degrés Celsius et le paysage devant moi ondulait.
D'un côté j'admirais les terres arables du lit presque sec de
l'Asif, dont chaque mètre carré est exploité, oliviers, amandiers,
blé, fourrage... De l'autre une terre sèche, craquelée, que des
touffes d'épines ou de fleurs jaunes parsèment, irrégulières,
avec de la caillasse multicolore et des montagnes, alentours, dont les
pentes, tantôt souffrées, tantôt ferreuses, oxydées, présentent
d'incroyable nuances de couleurs. Le village de Tamdaght, Qsar de
même nature qu'Aït Benhaddou, plus petit, possède une kasbah
magnifique au pied de laquelle s'épanouit une végétation
luxuriante. Une plantation d'arbres, ponctuée par d'élégants
palmiers, toujours présents, rassurants, dépaysants.
mercredi 28 novembre 2012
mardi 27 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (47)
Vingt-septième jour
Le couscous de Khadija gonfle mon
ventre. Un régal, avec plein de légumes, et une semoule roulée à
la main. Je m'allonge. Je me rends compte que je ne suis absolument
pas au courant du résultat de l'élection présidentielle. C'était
le premier tour aujourd'hui, j'espère que Nicolas Sarkozy fait déjà
ses bagages. Ma digestion risque d'être difficile, mais je suis
optimiste.
Vingt-huitième jour
« Sarkozy il a perdu et la fille
Le Pin il fait 19 % je crois. Andy ! Andy ! »
Khadija appelle son mari qui travaille
à l'étage.
« Le Monsieur il voudrait savoir
le résultat des élections ».
Andy apparaît alors, grand échalas
perpétuellement coiffé de son chèche. Sous une moustache drue, la
voix tonne, toujours un peu l'impression qu'Andy ne contrôle pas
tout ce qu'il dit, au moins en français.
« Ah alors Hollandaise 29,
Sarkozy 26,5, Le Pen 19.
- C'est beaucoup...
- Ah oui, beaucoup. Ils disent que
Sarkozy ne peut plus gagner »
En vain je demande le score des
communistes, c'est comme ça que je désigne le Front de Gauche, pour être plus
compréhensible, et la seule réponse de mon interlocuteur me paraît
significative. Pour lui, ce résultat n'intéresse que les Français,
et les chaînes de télévisions de langue allemande ou arabe ne
donnent pas cette information. J'espère que Mélanchon saura
capitaliser, euh, disons prendre appui sur sa campagne pour le
troisième tour, au moins aussi important que les deux premiers :
les législatives. Les résultats définitifs me font penser que dans
une pure logique droite / gauche, rien n'est joué. Mais les
électeurs de Le Pen sont par définition plein de rancœur vis à
vis de la droite traditionnelle et du pouvoir en place et même si le
report est largement en faveur du candidat de droite, il n'est pas
massif. De même, ceux qui ont préféré François Bayrou l'ont souvent
approuvé, ces cinq dernières années, lorsqu'il était, d'évidence,
le premier opposant de Monsieur Sarkozy, et je sais que beaucoup
d'électeurs traditionnellement à gauche, mais bernés par
l'apparent réalisme du discours centriste, se sont, depuis 2007,
tournés vers l'ancien ministre de l'éducation d'Edouard Balladur.
Les réserves de voix du sortant sont de 20 %, pas plus. Quant à
Monsieur Hollande, son statut d'unique alternative à une deuxième
catastrophe sarkozyste devrait le protéger, au moins en partie, de
cette défiance bien légitime qu'un « peuple de gauche »
entretient vis à vis du Parti Socialiste, et en particulier depuis que, derrière François Hollande, il s'était prononcé pour la
constitution européenne de Giscard d'Estaing. Ne pas oublier pourtant d'aller
porter l'estocade, le 6 mai. Et de donner une majorité de gauche,
mais composite, avec le Front de gauche, à Hollande. Qui d'ailleurs
me semble être la personne idoine, l'homme des discussions, des
compromis, tel qu'une majorité hétéroclite aurait besoin. Tel
qu'un régime parlementaire aurait besoin, en fait. Cqfd.
samedi 24 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (46)
Vingt-septième jour
Un vent du nord enfle dur, des
bourrasques se chargent de terre et de sable, crépitent sur les
fenêtres, me faisant croire un instant à la pluie. Simon, le beau-frère, a côtoyé deux rois. Hassan II dont il reconnaît les
« erreurs » mais qu'il ne cessera d'admirer, et Mohammed
VI pour lequel il montre de l'affection. Il travaillait pour les
haras royaux, et c'est à lui, par exemple, que Mohammed VI c'est
plusieurs fois adressé lorsqu'il voulait monter. Andy l'Autrichien,
témoigne de ce qu'il a pu rencontrer la femme du roi grâce aux
entrées dont Simon dispose encore au Palais. On dirait de petites
histoires, sauf qu'ici, au Maroc, ce sont des destins qui se
dessinent, il s'agit de ce genre d'histoires qui font des
réputations, forgent une dignité, à ceux qui les racontent.
J'admire assez Simon, qui n'exprime aucune fausse modestie, se
valorise sans cesse dans ses récits, mais tout en gardant une sorte
de quant-à-soi, propre à donner une profondeur à son personnage.
Comme au détour d'une phrase, ce ne sont pas des pointes d'orgueil,
c'est un homme orgueilleux, mais des pointes de modestie qui
parsèment son discours. Il faut dire que je le crois lucide avec une
assez haute idée de lui-même pour en être, à priori, digne.
Plusieurs réflexions sur l'immigration, sur les rapports humains...
rejoignent les miennes, je crois qu'il porte un regard bienveillant
sur les humains, d'où qu'ils viennent, et cela lui permet d'éviter
tout manichéisme. Il comprend que la misère puisse mener où elle
mène, mais ne pardonne pas pour autant la bêtise, la veulerie, le
vice. Et il aime qu'on le respecte dans son travail. « J'ai un
métier, je le fais bien », assène-t-il. Ainsi s'est-il fâché
avec un certain Duncan, producteur d'Alexandre, le film d'Oliver
Stone, et de deux autres gros budgets hollywoodiens. En plein
ramadan, l'Américain le fait poireauter une journée dans les
environs d'Essaouira, avec six hommes et ses chevaux. Cagnard, 38 °C.
Il réclame de l'eau pour les chevaux, qui eux ne font pas ramadan,
et c'est déjà une difficulté, mais qui trouve sa solution.
Ensuite, le cavalier, responsable de l'écurie, demande à manger
pour ses hommes, il n'est encore que 16 h, mais le soir va tomber,
mine de rien, et le repas nocturne en période de ramadan est sacré,
il faut bien manger, et manger bon. Simon se fait refiler des restes
rassis de la cantine des Américains et il commence à faire la
tronche. Puis il s'empare d'un pack de six litres de flotte et c'est
alors que le producteur lui prend le bras : « Vous êtes
vraiment des voleurs ! » s'insurge le jeune milliardaire
qui trouve que les sept hommes abusent gravement de la situation en
s'emparant de six bouteilles d'eau. Comme si l'eau était gratuite.
Simon, qui se vante de me parler de la même façon qu'à son roi, ce
qui n'est ni métaphore, ni vain mot, monte sur ses grands chevaux,
et là c'est une métaphore, il plaque le producteur contre un mur,
lui dit d'abord qu'il a une tradition d'accueil à respecter, mais
que si on commence à lui marcher sur la tête, il ne va pas se
laisser faire. Qu'il a un métier et qu'il le fait bien mais que si
on n'a pas besoin de lui, il déchire son contrat, et d'ailleurs, il
s'exécute sur le champs. « Je pars, attention, n'essaie pas de
me suivre », prévient-il. Le producteur le fera ensuite
rechercher, lui présentera ses excuses. Et Simon pardonnera
puisqu'il s'enorgueillit aujourd'hui de l'amitié de ce Duncan mal
rasé, « comme toi un peu », et je souris, mais je n'aime
pas la comparaison.
Quand il a vingt ans, Simon a du culot
et ne s'embarrasse pas de salamalek. Enfin façon de dire qu'il parle
facilement aux gens, quels qu'ils soient. Son rêve est de devenir
cavalier mais un bon. Il monte d'abord un dossier pour faire l'école
de Maison-Lafitte. Et l'école française lui répond positivement,
mais en réclamant 13000 FF de droits d'inscription. Comme il n'en
possède pas le premier centime, il décide d'aller toquer aux portes
du ministère. Il est reçu par un colonel qui lui dit, mais pourquoi
aller en France alors que nous avons une excellente école ici, à
Rabat. Simon me dit qu'il ne connaissait pas cette école, et
n'imaginait pas qu'il puisse en exister une ici, au Maroc. Je crois surtout qu'il n'a pas trouvé l'argent, et s'est ainsi rendu à l'idée
de rester. La décision se prend en quelque minute, le colonel lui
demande s'il doit l'inscrire, et Simon répond... oui.
« Très bien ! Vous commencez votre formation
demain à 5 h du matin ».
Le même colonel, trois mois plus tard,
le prend, un après-midi, à glander autour des écuries. « Mais
vous ne travaillez pas ? » Mon colonel, la formation de cavalier c'est
le matin, si bien qu'ensuite, Simon ne sait pas comment occuper son
temps. « Suivez-moi, l'après-midi, dorénavant, vous
travaillerez pour moi ». Et Simon d'emboîter docilement le pas
du colonel. Il se forme ainsi aux techniques de gestion, aux outils
informatiques, etc... Lorsqu'il sort de sa formation, il est tout de
suite embauché par le Palais. C'est l'époque d'Hassan II, le roi
qui inspire la crainte.
vendredi 23 novembre 2012
mercredi 21 novembre 2012
mardi 20 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (45)
Vingt-septième
jour
C'est
une maison en terre. Les briques sont façonnées une à une devant
l'entrée. Un tas de terre rouge formé en puy, dans lequel les
femmes vident leurs bassines d'eau sale, après la lessive. Le
propriétaire m'a expliqué que pour débuter les travaux, il avait
fait confiance aux artisans du coin, comme cela semble logique. Mais
les premiers murs ne l'ont pas satisfait, et c'est vrai, ils
déteignent. Les vieux du village semblaient posséder un
savoir-faire, mais leur pisé était de mauvaise qualité. Les
Marocains préfèrent de très loin le ciment, les parpaings. Un
homme, ici, à Aït Benhaddou, a même doublé sa maison de parpaings
avant de détruire ses vieux murs en pisé traditionnel. Très fier
de sa nouvelle maison, l'homme doit depuis faire face à une
étanchéité défaillante, durant les grandes pluies, il a froid
l'hiver et beaucoup trop chaud en été. On connait ce genre de
réflexe dans nos campagnes françaises, j'en ai été le témoin, en
Ardèche, non loin de Saint Félicien... Un fermier qui possédait
des bâtisses magnifiques en vendait une pour pouvoir retaper
l'autre, c'est à dire casser l'autre, la recouvrir de ciment, de
chaux, avec ce goût pour la banalisation, l'effacement de toute une
culture accumulée, sous prétexte de modernité. Un Européen
voyageur comme Andy, pas du tout un paysan, qui construit sa maison
ici, à l'évidence, ne pouvait qu'être sensible au génie du lieu,
et à celui des ancêtres berbères. L'Autrichien est donc allé
chercher des spécialistes qui lui ont enseigné qu'il fallait, avec
l'eau et la paille, mélanger la terre du coin avec une autre, moins
oxydée, donc moins rouge, que l'on trouve à cinq kilomètres d'ici,
au bord de l'oued. Il est arrivé au mélange idéal, solide, qui ne
se délite pas, ne déteint pas. Les plafonds sont remarquables
aussi. Des poutres d'arganier, écorcées, de grosseurs à peu près
équivalentes, mais de formes inégales, soutiennent des linteaux de
même nature, qui, eux-mêmes, tiennent une sorte de paillasse de
roseaux, maintenue cohérente par des fils. Entre les tiges de
roseau, j'aperçois l'isolation dont l'Autrichien m'a parlé :
« Les gens au Maroc ils comprennent pas le touriste il veut la
tranquillité, le silence ». Jusque là, ce n'était pas ma
priorité, je peux même presque dire le contraire. Mais j'ai si bien
dormi ici.
Vingt-septième jour
Petite note pour mon Isa. Il y a une
petite fille, en elle aussi, que j'aperçois, émouvante, perdue, quelques fois, dans notre grande vie d'adulte. Et pourtant, Isa, c'est une grande personne. Donc,
suite à mon petit déjeuner :
Amelou selon Khadija (la propriétaire des lieux) :
Poudre
d'amande (mais de préférence pas une amande douce, une avec ce goût
fort d'orgeat, suivie d'une amertume délicieuse qu'on trouve ici)
+
cacao
+ huile d'argan.
L'amelou ressemble au confit de
noisette, c'est d'ailleurs très sucré, il doit y avoir du miel. Une
petite astringence, sans excès, que j'aime bien. A propos des
amandes, on me précise que les amandiers, ici, sont arrosés par un
oued salé, ce qui expliquerait leur goût particulier, intense,
moins sucré.
Vingt-septième jour
Visite d'Aït Benhaddou, village âgé
d'au moins 900 ans, peut-être 1200, on ne sait pas trop. Et de plus près,
son visage a les rides que, de loin, je ne lui voyais guère. Beaucoup
de ruines, que les Marocains entretiennent grâce aux sous de
l'UNESCO. L'agadir, construit au sommet du mont, a, lui, été
entièrement refait, ce qui permet d'aller voir à l'intérieur les
quelques chambres où étaient conservés le fourrage et le grain.
Avant d'y accéder, il faut passer une muraille, exclusivement
consacrée à la protection du grenier. Avant, il faut traverser
l'oued sur des sacs de sable où des enfants cherchent à gratter des
dirhams en te tenant la main. Puis, en entrant, tu en lâches dix à de
jeunes garçons aimables parce que la porte la plus évidente, celle
que tu passes, ouvre sur une Kasbah privée. Quelques objets anciens
sont exposés dans cette maison, une sorte de « musée »
improvisé par les propriétaires. Puis tu mets les pieds dans un
entrelacs de ruelles bordées de murs ocres, dont certains
ressemblent à ces châteaux de sable au soleil couchant, quand à
force de sécher, ils s'écroulent. Peu à peu, visiteur, tu
t'élèves, et se révèle, à travers les trouées, au-dessus des
toits, le beau panorama de ce coin du Haut-Atlas, entre les montagnes
enneigées, au loin, tel un décor peint, irréel, les collines
brûlées, tout autour, et, dans la plaine, paresseux, l'oued salé
offre le miracle d'une végétation généreuse, oliviers, amandiers,
palmiers sous le vent.
vendredi 16 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (44)
Vingt-sixième
jour.
Réveil
à 18 h 30. Pas une petite sieste. Simon, le beau-frère, était
déçu, paraît-il, ils sont tous trois allé frapper à ma porte et
moi je dormais. J'en avais besoin. Je le sentais dans mes jambes,
dans une lassitude. Je suis allé sur la terrasse regarder les
changements de couleurs au couchant. Le vent froid m'a fait
frissonné. Me voilà dans le salon, Simon toujours aussi prévenant
et francophile, nous nous présentons et je suis très heureux de
l'entendre me raconter sa vie. Une salade marocaine divine, un tajine
aux légumes de cuisine familiale, bonheur familial inside, puis deux
oranges à la cannelle... et le retour du beau-frère qui me propose
de faire le thé, ce que j'accepte avec un reste de gourmandise. Je
suis repu comme jamais depuis que je voyage, mais non point de
récits, et celui de Simon m'intéresse, Simon qui a une histoire
assez extraordinaire, comme il le dit lui-même, puisqu'il a réalisé
le rêve de tant de Marocains en côtoyant le roi. Avant de chuter au
plus bas de l'échelle sociale, sans ressource, errant et alcoolique,
à Casa.
Vingt-septième
jour
Cet
endroit me revigore. La maison est en construction depuis neuf ans,
pourtant, faite dans les règles de l'art berbère, elle me paraît
saine et je m'y sens bien. Je n'arrête pas de penser à la maison de
Coraline, à Vega, à cause de ce patio où les femmes rejouent une
scène que mon amie a probablement vécue enfant, ces grandes
lessives joyeuses de printemps, et les enfants qui tournent autour.
Une petite fille, celle des propriétaires, avec sa queue de cheval
dansante, son espièglerie, son énergie, et aussi sa gentillesse, me
font penser à elle. C'est drôle, cette façon, ce désir
d'embrasser tout de Coraline, la gamine, la jeune fille que j'ai connue,
la femme que je connais, celle qu'elle devient, la vieille. Je suis
sûr que Coraline ressemblait, enfant, à ce sautillant petit bouton de
rose sauvage. Pour la première fois, je ne ferme pas à clefs ma
chambre, cela ne me semble pas nécessaire. Le symbole a son effet,
je me détends.
mercredi 14 novembre 2012
lundi 12 novembre 2012
Mes carnets du Maroc (43)
Vingt-sixième
jour
Je
n'ai pas mangé hier soir. Arrivé trop tard à Ouarzazate. J'ai
engagé la conversation avec un couple de niçois, puis deux
québècoises très jolies, dans le car. Sans succès,
aimables, sans plus. Aimables, non, disons polis. Je cherchais un peu
de soutien, peut-être un renseignement, puisque j'arrivais à
Ouarzazate sans réservation, sans savoir où j'allais dormir. Je ne
me faisais pas une trop grande frayeur de cette incertitude, mais je
me sentais plus tranquille en compagnie de ce couple, lorsque nous
avons pris le taxi, puis chacun sa chambre dans le même hôtel. Ils
peuvent bien s'en aller, ce matin, sans un au revoir, ils vont louer
une auto et parcourir la vallée du Drâa, tous les deux. En fait,
ces quatre personnes étaient toutes enfermées dans leur cercle
amical ou amoureux, et d'autant plus qu'elles arrivaient au Maroc et
n'avaient pas encore cet élan de partage que souvent nous avons au
moment de rentrer. Me voilà donc seul à Ouarzazate, dans un hôtel
très confortable où j'ai pourtant mal dormi et, en revanche, très
bien petit déjeuné. Je goûte au calme de la terrasse, malgré ce
gros con qui est du genre à ne jamais penser qu'une voiture, et
surtout sa voiture, puisse être une nuisance, et qui laisse tourner
son moteur à 4 mètres de moi. Ah il s'en va. Je retrouve la rue
presque vide, j'entends au loin des jeux d'enfants, cela vient du
côté du minaret. La lumière me baise les pieds et ce baiser me
réchauffe l'âme.
Vingt-sixième
jour
Il
fallait que je parvienne à m'arracher encore une fois. Ce n'est pas
que j'aie pu tisser quelque lien à Ouarzazate, c'est même tout le
contraire. Mais l'atmosphère de cet hôtel, aussi mortifère et
reposant qu'un hôtel de province, sans le moindre intérêt, donc,
aurait pu me garder, le temps d'une sieste de 24 heures. La
résolution que j'avais de découvrir Aït Benhaddou, d'aller y
trouver, justement, un endroit pour le repos du corps et surtout de
l'esprit, a été plus forte. La vague sensation de m'être fait
avoir par le taxi ne réussit pas à me gâcher le plaisir de la
route, sublime, depuis la sortie de Ouarzazate. Un paysage de désert
caillouteux, des collines rouges telles des vagues soulevant une mer
de pierres. Les ergs de dunes plus au sud ne sont peut-être que les
mêmes collines concassées, profilées par le vent ? Le
surgissement de l'oued Ouarzazate au détour d'une montagne offre le
spectacle merveilleux de ce miroir fragile tendu vers un ciel sans
nuage, et celui des palmiers, doigts de pied dans l'eau, des champs
cultivés, à proximité. La longue route rongée de part et d'autre
par le désert s'allonge jusqu'à un sursaut de montagne, que domine
un agadir, un grenier, construit comme une citadelle. D'ici, le vieux
visage d'Aït Benhaddou ne montre guère son âge, même s'il ne peut
être que celui d'un ancêtre. L'UNESCO protège et répare ce
village en pisé rouge depuis trois ans. Arrivé à Aït Benhaddou,
comme me l'avait suggéré Jean-Marc, l'assureur rencontré à
l'Omnia, le restaurant de Méknès, j'ai demandé « l'Allemand ».
Un homme du coin, déguisé en homme du désert, sans
doute un rabbateur, m'a amené jusqu'à la maison où je me suis tout de suite
installé. Il m'a suffit de poser mes sacs à dos sur un lit et j'étais comme chez moi. Le
patron, qui est en fait Autrichien, m'a présenté sa demeure, m'a
raconté quelques éléments de sa vie, pendant que les femmes, dans
le patio, les pieds nus dans des bassines, ou les mains, penchées
dessus, piétinaient, malaxaient, frottaient des couvertures berbères gorgées
d'eau savonneuse, dans un rayon de soleil et de bonne humeur. J'ai
laissé la porte de ma chambre grande ouverte, je n'avais encore rien
déballé. La femme de la maison, une personne au regard franc et gentil, nous a
amené le thé, dont on m'avait auparavant demandé le taux de sucre.
Et la discussion s'est prolongée à trois, avec le beau-frère. Un homme
bedonnant au français parfait, très content d'échanger dans notre
langue commune, et moi d'échanger avec lui. Il s'est absenté pour
manger, c'était le début d'après midi. Je suis alors allé faire
connaissance avec ma chambre, j'ai écrit, et me suis endormi au milieu d'une.
samedi 10 novembre 2012
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