Rappel : Ach Paris (Premier jour)
Nous nous sommes réveillés un peu tard, c’était forcé. Ça battait dru sous les fronts, mon pote, en plus, il se sentait nauséeux. Je ne me souviens plus si nous avons mangé, des pâtes, peut-être, avec une tranche de jambon. Nous avons encore discuté dans son petit appartement, il m’a fait la morale. Tiens ça me rappelle son toupet d’hier soir. Dans la rue il m’a dit toi et moi on n’a pas de chance, « on n’a aucun talent ». Je lui ai répondu hé parle pour toi . Tu crois que je me ferais chier à écrire toute l’année des romans qui n’intéressent personne, que je travaillerais mon écriture presque tous les jours si je pensais n’avoir aucun talent ? Je sais bien que je ne ferais pas la carrière de Mauriac, d’Aragon, de Houellebecq ou de Victor Hugo. Je ne suis pas « génial », ça se saurait n’est-ce pas. Mais un peu de talent merde, ce n’est pas grand’ chose à demander, non. Et lui, il s’excuse alors que, bien sûr, maintenant qu’il l’a dit. J’avais envie de gueuler que s’il n’a pas foi en moi, lui mon pote depuis presque toujours, qui me fait aujourd’hui les plus improbables déclarations d’amitié, mais de qui puis-je espérer un jour être reconnu ? La première fois qu’il a eu un tas de terre entre les doigts, il en a sorti une forme de femme épatante, pour un débutant. Moi je n’ai jamais su, même au prix de quelques tentatives, en sortir autre chose qu’un peu d’art abstrait. Alors, n’avait-il pas un petit talent ? Il n’a pas bossé le coup de la terre glaise et, aujourd’hui, il faut avouer que ses douze ou treize statuettes paraissent bien minables. Il en expose pourtant ici ou là quelques-unes, sur les étagères surchargées de son gentil salon.
Au milieu de ses milliers de bouquins, tous professionnels, à part une petite étagère de romans, une autre de bandes dessinées, donc, nous discutons de notre métier commun et il me fait la morale. Je crois que c’est comme ça qu’il se donne l’impression de s’occuper de moi. Il dit que je devrais piger pour des journaux, pour augmenter mon revenu. Ce qui m’énerve c’est que, cette fois, son reproche est assez rationnel, je ne travaille qu’à mi-temps et, au Smic horaire, ça ne fait pas lourd. Sauf que je n’ai pas du tout l’intention de bosser plus. Il me faut du temps pour moi, pour écrire mes romans. Cet après-midi chez lui, c’était dimanche, mais il allait travailler vers 16 heures. Ce mec est pigiste pour les plus gros canards, mais non, il doit assurer son revenu en bossant le dimanche, un genre de rewriting si j’ai bien compris. S’il croit que je vais suivre le modèle. Je faisais mon sac, nous nous embrassions chaleureusement sur le seuil, ou plutôt nous nous serrions la main, avec des regrets de se quitter si vite.
« C’était cool hier soir »
Oui, c’est vrai, c’était cool.
Le reste de l’après-midi fut pour moi l’occasion d’une balade, seul, dans les rues de Paris. Et ça aussi c’était cool.
