vendredi 3 février 2012

Prière à une inconnue (travail en cours)

"Mais c'est toi. C'est toi qui surgis, ce beau matin, c'est toi, tu jubiles, tes bras en croix, ton sac à main Lancel se balance au bout de ta main droite, et j'ai soudain le corps qui exulte, je suis là j'existe j'existe c'est bon la vie. Je suis un avec mon corps, et ce n'est même plus une idée je suis complet, je pèse mon poids sur ce monde parce que tu es là. Tu viens de casser ton talon, juste devant moi. Je m'approche, j'écarte mes cheveux et ça se confirme, c'est toi, c'est bien toi. Ce bonheur, que j'appelle bonheur par souci de communication, mais qui est bien plénitude, momentanée, qui est unité, identité, est peut-être dans la certitude de se trouver sous la protection d'une force vitale, éveillée, amicale, et qui m'appelle doucement, Aïe ! Tu t'es tordue la cheville, mademoiselle ? Je. Bonjour, je suis Arthur. Et tu m'appelles doucement, Arthur, je crois que tu me veux, tu vas me traîner jusque chez toi, tu me prends les lèvres et mes mains collent à ton dos, enfin je te respire, dans ton lit je te fais l'amour, il faut expérimenter les corps, la peau des autres, je touche. Je serre. Je caresse et je griffe, je goûte. Je hume. Je serre fort, je plaque sur moi ton corps. Et c'est comme si mes boyaux trouvaient enfin leur place, le poids du corps de l'autre me calme, mes tripes enfin ne cherchent plus la sortie, ni mon cervelet, l'autre à ma surface me circonscrit, et, me limitant, m'individualise, me met au monde. Et toi, ce beau matin de pleine lumière tu viens à moi. J'étais à tes pieds, dans mon vomi, je me suis redressé, tu as eu un sourire penaud. Je souffle un bon coup. Mademoiselle je peux vous aider. Mademoiselle. Ta présence. Ta présence me touche comme une main. La jeune femme se tient la cheville, elle est assise sur le trottoir.
Merci Arthur. Est-ce que. Si je vous donne un peu d'argent. Vous voulez bien. Des ballerines, en vente, à côté de l'épicerie. Mes chaussures sont mortes, le talon est brisé net.
Je suis allé à l'épicerie, d'abord. J'avais un peu d'argent alors. Et soif. La bouteille que j'ai achetée j'en avais envie. Une deuxième s'il vous plait. En réserve. Je suis sorti tout content, soulagé, tu vois que c'était rien, t'entendais des voix. Je me suis assis sur le trottoir et j'ai bu. Et la fille s'est levée, pieds nus. Elle s'est mise à marcher dans la rue. J'avais soif. Eh mademoiselle. J'ai bu le vin muet. Elle s'en va, eh mademoiselle. Tu vas où. Non mais reste. Tiens je lâche ma bouteille, je n'y touche plus. Et j'ai beau prier la fille, lui dire qu'elle est mon dieu, qu'elle me donne vie, qu'elle me fait homme, qu'elle me sauve. J'ai beau prier, supplier, pleurer, pour qu'elle reste, qu'elle veille sur moi. Ô mon dieu ne gâche pas cet instant radieux. Ne me prive pas d'elle, pas tout de suite. « Tu es la personne la plus importante au monde ! » Elle tourne la rue, accélère. Oh dieu ne réduis pas cette flamme. Je veux croire en la tendresse. Et le dieu que j'implore, tandis que s'écoule ma bouteille à mes pieds tel un moignon, ce dieu est comme les autres. Il ne répond pas."

1 commentaire:

  1. J'adore ce texte, qui plus est une belle métaphore du monde d'aujourd'hui.

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