vendredi 30 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (48)

Vingt-huitième jour
Andy me disait ce matin, l'Europe vit au-dessus de ses moyens. On ne peut pas emprunter, emprunter toujours plus. Répétant en cela le discours dominant, raisonnable, qui s'est installé depuis les crises successives des subprimes puis des États, deux crises, donc, en effet, de la dette. Il apparaît que certains États ont un peu trop tiré dessus, mais je crois qu'il faudrait tout de même que cette critique de l'emprunt se nuance un peu. Cette « règle d'or » me semble ignorer les conjonctures qui peuvent rendre l'emprunt nécessaire ou avantageux. Les gouvernements Jospin ou Chirac, au bénéfice d'une croissance plus forte que prévu (on croit rêver) ont encaissé plus d'impôts qu'escompté (des « surplus » les appelait-on) : pourquoi ont-ils préféré alléger les prélèvements obligatoires plutôt que de réaffecter cet argent à la dette ? C'est qu'en période de croissance forte, et de taux d'intérêts bas, l'argent emprunté (et investit) rapporte plus qu'il ne coûte. L'autre cas où l’État a besoin d'emprunter, c'est bien sûr les périodes de dépression, pour soutenir l'activité, redémarrer, avec une politique de grands travaux par exemple. Comme en ce moment, quoi. Une autre solution serait d'alléger le poids de la dette en dévaluant la monnaie, ce qui aurait également la vertu de rendre un peu de compétitivité aux produits faits en France (ou en Grèce, ou en Espagne, au Portugal... et ceci sans baisse de salaire ni de cotisations sociales), mais la BCE ne le fera pas tout simplement parce que ce n'est pas dans l'intérêt de l'Allemagne. Ni de l'Autriche, hein, Andy ?

Vingt-huitième jour
Je ne sais pas ce qui me prend de parler économie, tout d'un coup. Je n'en ferai pas une dissertation.

Vingt-huitième jour
Lundi 23 avril. Je suis allé faire un tour du côté de Tamdaght, c'est à six ou sept kilomètres d'Aït Ben Haddou. Une route goudronnée dans un paysage presque nu, le long d'un cours d'eau qui doit être l'Asif Oumila. C'est le début d'une ballade jusqu'à Télouète, que Jean-Marc (le gars rencontré à Meknès) a fait il y a une dizaine de jours, dans le froid. Je ne suis pas parti pour les quarante kilomètres de randonnée, avec la nuit dans un refuge et pas mal de montée jusqu'aux flans du Tizi N'Tichka, mais j'ai en revanche bien goûté au cagnard. Il devait faire une température de 35 degrés Celsius et le paysage devant moi ondulait. D'un côté j'admirais les terres arables du lit presque sec de l'Asif, dont chaque mètre carré est exploité, oliviers, amandiers, blé, fourrage... De l'autre une terre sèche, craquelée, que des touffes d'épines ou de fleurs jaunes parsèment, irrégulières, avec de la caillasse multicolore et des montagnes, alentours, dont les pentes, tantôt souffrées, tantôt ferreuses, oxydées, présentent d'incroyable nuances de couleurs. Le village de Tamdaght, Qsar de même nature qu'Aït Benhaddou, plus petit, possède une kasbah magnifique au pied de laquelle s'épanouit une végétation luxuriante. Une plantation d'arbres, ponctuée par d'élégants palmiers, toujours présents, rassurants, dépaysants. 

mardi 27 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (47)

Vingt-septième jour
Le couscous de Khadija gonfle mon ventre. Un régal, avec plein de légumes, et une semoule roulée à la main. Je m'allonge. Je me rends compte que je ne suis absolument pas au courant du résultat de l'élection présidentielle. C'était le premier tour aujourd'hui, j'espère que Nicolas Sarkozy fait déjà ses bagages. Ma digestion risque d'être difficile, mais je suis optimiste.

Vingt-huitième jour
« Sarkozy il a perdu et la fille Le Pin il fait 19 % je crois. Andy ! Andy ! »
Khadija appelle son mari qui travaille à l'étage.
« Le Monsieur il voudrait savoir le résultat des élections ».
Andy apparaît alors, grand échalas perpétuellement coiffé de son chèche. Sous une moustache drue, la voix tonne, toujours un peu l'impression qu'Andy ne contrôle pas tout ce qu'il dit, au moins en français.
« Ah alors Hollandaise 29, Sarkozy 26,5, Le Pen 19.
- C'est beaucoup...
- Ah oui, beaucoup. Ils disent que Sarkozy ne peut plus gagner »
En vain je demande le score des communistes, c'est comme ça que je désigne le Front de Gauche, pour être plus compréhensible, et la seule réponse de mon interlocuteur me paraît significative. Pour lui, ce résultat n'intéresse que les Français, et les chaînes de télévisions de langue allemande ou arabe ne donnent pas cette information. J'espère que Mélanchon saura capitaliser, euh, disons prendre appui sur sa campagne pour le troisième tour, au moins aussi important que les deux premiers : les législatives. Les résultats définitifs me font penser que dans une pure logique droite / gauche, rien n'est joué. Mais les électeurs de Le Pen sont par définition plein de rancœur vis à vis de la droite traditionnelle et du pouvoir en place et même si le report est largement en faveur du candidat de droite, il n'est pas massif. De même, ceux qui ont préféré François Bayrou l'ont souvent approuvé, ces cinq dernières années, lorsqu'il était, d'évidence, le premier opposant de Monsieur Sarkozy, et je sais que beaucoup d'électeurs traditionnellement à gauche, mais bernés par l'apparent réalisme du discours centriste, se sont, depuis 2007, tournés vers l'ancien ministre de l'éducation d'Edouard Balladur. Les réserves de voix du sortant sont de 20 %, pas plus. Quant à Monsieur Hollande, son statut d'unique alternative à une deuxième catastrophe sarkozyste devrait le protéger, au moins en partie, de cette défiance bien légitime qu'un « peuple de gauche » entretient vis à vis du Parti Socialiste, et en particulier depuis que, derrière François Hollande, il s'était prononcé pour la constitution européenne de Giscard d'Estaing. Ne pas oublier pourtant d'aller porter l'estocade, le 6 mai. Et de donner une majorité de gauche, mais composite, avec le Front de gauche, à Hollande. Qui d'ailleurs me semble être la personne idoine, l'homme des discussions, des compromis, tel qu'une majorité hétéroclite aurait besoin. Tel qu'un régime parlementaire aurait besoin, en fait. Cqfd.

samedi 24 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (46)

Vingt-septième jour
Un vent du nord enfle dur, des bourrasques se chargent de terre et de sable, crépitent sur les fenêtres, me faisant croire un instant à la pluie. Simon, le beau-frère, a côtoyé deux rois. Hassan II dont il reconnaît les « erreurs » mais qu'il ne cessera d'admirer, et Mohammed VI pour lequel il montre de l'affection. Il travaillait pour les haras royaux, et c'est à lui, par exemple, que Mohammed VI c'est plusieurs fois adressé lorsqu'il voulait monter. Andy l'Autrichien, témoigne de ce qu'il a pu rencontrer la femme du roi grâce aux entrées dont Simon dispose encore au Palais. On dirait de petites histoires, sauf qu'ici, au Maroc, ce sont des destins qui se dessinent, il s'agit de ce genre d'histoires qui font des réputations, forgent une dignité, à ceux qui les racontent. J'admire assez Simon, qui n'exprime aucune fausse modestie, se valorise sans cesse dans ses récits, mais tout en gardant une sorte de quant-à-soi, propre à donner une profondeur à son personnage. Comme au détour d'une phrase, ce ne sont pas des pointes d'orgueil, c'est un homme orgueilleux, mais des pointes de modestie qui parsèment son discours. Il faut dire que je le crois lucide avec une assez haute idée de lui-même pour en être, à priori, digne. Plusieurs réflexions sur l'immigration, sur les rapports humains... rejoignent les miennes, je crois qu'il porte un regard bienveillant sur les humains, d'où qu'ils viennent, et cela lui permet d'éviter tout manichéisme. Il comprend que la misère puisse mener où elle mène, mais ne pardonne pas pour autant la bêtise, la veulerie, le vice. Et il aime qu'on le respecte dans son travail. « J'ai un métier, je le fais bien », assène-t-il. Ainsi s'est-il fâché avec un certain Duncan, producteur d'Alexandre, le film d'Oliver Stone, et de deux autres gros budgets hollywoodiens. En plein ramadan, l'Américain le fait poireauter une journée dans les environs d'Essaouira, avec six hommes et ses chevaux. Cagnard, 38 °C. Il réclame de l'eau pour les chevaux, qui eux ne font pas ramadan, et c'est déjà une difficulté, mais qui trouve sa solution. Ensuite, le cavalier, responsable de l'écurie, demande à manger pour ses hommes, il n'est encore que 16 h, mais le soir va tomber, mine de rien, et le repas nocturne en période de ramadan est sacré, il faut bien manger, et manger bon. Simon se fait refiler des restes rassis de la cantine des Américains et il commence à faire la tronche. Puis il s'empare d'un pack de six litres de flotte et c'est alors que le producteur lui prend le bras : « Vous êtes vraiment des voleurs ! » s'insurge le jeune milliardaire qui trouve que les sept hommes abusent gravement de la situation en s'emparant de six bouteilles d'eau. Comme si l'eau était gratuite. Simon, qui se vante de me parler de la même façon qu'à son roi, ce qui n'est ni métaphore, ni vain mot, monte sur ses grands chevaux, et là c'est une métaphore, il plaque le producteur contre un mur, lui dit d'abord qu'il a une tradition d'accueil à respecter, mais que si on commence à lui marcher sur la tête, il ne va pas se laisser faire. Qu'il a un métier et qu'il le fait bien mais que si on n'a pas besoin de lui, il déchire son contrat, et d'ailleurs, il s'exécute sur le champs. « Je pars, attention, n'essaie pas de me suivre », prévient-il. Le producteur le fera ensuite rechercher, lui présentera ses excuses. Et Simon pardonnera puisqu'il s'enorgueillit aujourd'hui de l'amitié de ce Duncan mal rasé, « comme toi un peu », et je souris, mais je n'aime pas la comparaison.

Quand il a vingt ans, Simon a du culot et ne s'embarrasse pas de salamalek. Enfin façon de dire qu'il parle facilement aux gens, quels qu'ils soient. Son rêve est de devenir cavalier mais un bon. Il monte d'abord un dossier pour faire l'école de Maison-Lafitte. Et l'école française lui répond positivement, mais en réclamant 13000 FF de droits d'inscription. Comme il n'en possède pas le premier centime, il décide d'aller toquer aux portes du ministère. Il est reçu par un colonel qui lui dit, mais pourquoi aller en France alors que nous avons une excellente école ici, à Rabat. Simon me dit qu'il ne connaissait pas cette école, et n'imaginait pas qu'il puisse en exister une ici, au Maroc. Je crois surtout qu'il n'a pas trouvé l'argent, et s'est ainsi rendu à l'idée de rester. La décision se prend en quelque minute, le colonel lui demande s'il doit l'inscrire, et Simon répond... oui.
« Très bien ! Vous commencez votre formation demain à 5 h du matin ».
Le même colonel, trois mois plus tard, le prend, un après-midi, à glander autour des écuries. « Mais vous ne travaillez pas ? » Mon colonel, la formation de cavalier c'est le matin, si bien qu'ensuite, Simon ne sait pas comment occuper son temps. « Suivez-moi, l'après-midi, dorénavant, vous travaillerez pour moi ». Et Simon d'emboîter docilement le pas du colonel. Il se forme ainsi aux techniques de gestion, aux outils informatiques, etc... Lorsqu'il sort de sa formation, il est tout de suite embauché par le Palais. C'est l'époque d'Hassan II, le roi qui inspire la crainte.

mardi 20 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (45)

Vingt-septième jour
C'est une maison en terre. Les briques sont façonnées une à une devant l'entrée. Un tas de terre rouge formé en puy, dans lequel les femmes vident leurs bassines d'eau sale, après la lessive. Le propriétaire m'a expliqué que pour débuter les travaux, il avait fait confiance aux artisans du coin, comme cela semble logique. Mais les premiers murs ne l'ont pas satisfait, et c'est vrai, ils déteignent. Les vieux du village semblaient posséder un savoir-faire, mais leur pisé était de mauvaise qualité. Les Marocains préfèrent de très loin le ciment, les parpaings. Un homme, ici, à Aït Benhaddou, a même doublé sa maison de parpaings avant de détruire ses vieux murs en pisé traditionnel. Très fier de sa nouvelle maison, l'homme doit depuis faire face à une étanchéité défaillante, durant les grandes pluies, il a froid l'hiver et beaucoup trop chaud en été. On connait ce genre de réflexe dans nos campagnes françaises, j'en ai été le témoin, en Ardèche, non loin de Saint Félicien... Un fermier qui possédait des bâtisses magnifiques en vendait une pour pouvoir retaper l'autre, c'est à dire casser l'autre, la recouvrir de ciment, de chaux, avec ce goût pour la banalisation, l'effacement de toute une culture accumulée, sous prétexte de modernité. Un Européen voyageur comme Andy, pas du tout un paysan, qui construit sa maison ici, à l'évidence, ne pouvait qu'être sensible au génie du lieu, et à celui des ancêtres berbères. L'Autrichien est donc allé chercher des spécialistes qui lui ont enseigné qu'il fallait, avec l'eau et la paille, mélanger la terre du coin avec une autre, moins oxydée, donc moins rouge, que l'on trouve à cinq kilomètres d'ici, au bord de l'oued. Il est arrivé au mélange idéal, solide, qui ne se délite pas, ne déteint pas. Les plafonds sont remarquables aussi. Des poutres d'arganier, écorcées, de grosseurs à peu près équivalentes, mais de formes inégales, soutiennent des linteaux de même nature, qui, eux-mêmes, tiennent une sorte de paillasse de roseaux, maintenue cohérente par des fils. Entre les tiges de roseau, j'aperçois l'isolation dont l'Autrichien m'a parlé : « Les gens au Maroc ils comprennent pas le touriste il veut la tranquillité, le silence ». Jusque là, ce n'était pas ma priorité, je peux même presque dire le contraire. Mais j'ai si bien dormi ici.

Vingt-septième jour
Petite note pour mon Isa. Il y a une petite fille, en elle aussi, que j'aperçois, émouvante, perdue, quelques fois, dans notre grande vie d'adulte. Et pourtant, Isa, c'est une grande personne. Donc, suite à mon petit déjeuner :
Amelou selon Khadija (la propriétaire des lieux) : 
Poudre d'amande (mais de préférence pas une amande douce, une avec ce goût fort d'orgeat, suivie d'une amertume délicieuse qu'on trouve ici) 
+ cacao 
+ huile d'argan.
L'amelou ressemble au confit de noisette, c'est d'ailleurs très sucré, il doit y avoir du miel. Une petite astringence, sans excès, que j'aime bien. A propos des amandes, on me précise que les amandiers, ici, sont arrosés par un oued salé, ce qui expliquerait leur goût particulier, intense, moins sucré.

Vingt-septième jour
Visite d'Aït Benhaddou, village âgé d'au moins 900 ans, peut-être 1200, on ne sait pas trop. Et de plus près, son visage a les rides que, de loin, je ne lui voyais guère. Beaucoup de ruines, que les Marocains entretiennent grâce aux sous de l'UNESCO. L'agadir, construit au sommet du mont, a, lui, été entièrement refait, ce qui permet d'aller voir à l'intérieur les quelques chambres où étaient conservés le fourrage et le grain. Avant d'y accéder, il faut passer une muraille, exclusivement consacrée à la protection du grenier. Avant, il faut traverser l'oued sur des sacs de sable où des enfants cherchent à gratter des dirhams en te tenant la main. Puis, en entrant, tu en lâches dix à de jeunes garçons aimables parce que la porte la plus évidente, celle que tu passes, ouvre sur une Kasbah privée. Quelques objets anciens sont exposés dans cette maison, une sorte de « musée » improvisé par les propriétaires. Puis tu mets les pieds dans un entrelacs de ruelles bordées de murs ocres, dont certains ressemblent à ces châteaux de sable au soleil couchant, quand à force de sécher, ils s'écroulent. Peu à peu, visiteur, tu t'élèves, et se révèle, à travers les trouées, au-dessus des toits, le beau panorama de ce coin du Haut-Atlas, entre les montagnes enneigées, au loin, tel un décor peint, irréel, les collines brûlées, tout autour, et, dans la plaine, paresseux, l'oued salé offre le miracle d'une végétation généreuse, oliviers, amandiers, palmiers sous le vent.

vendredi 16 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (44)

Vingt-sixième jour.
Réveil à 18 h 30. Pas une petite sieste. Simon, le beau-frère, était déçu, paraît-il, ils sont tous trois allé frapper à ma porte et moi je dormais. J'en avais besoin. Je le sentais dans mes jambes, dans une lassitude. Je suis allé sur la terrasse regarder les changements de couleurs au couchant. Le vent froid m'a fait frissonné. Me voilà dans le salon, Simon toujours aussi prévenant et francophile, nous nous présentons et je suis très heureux de l'entendre me raconter sa vie. Une salade marocaine divine, un tajine aux légumes de cuisine familiale, bonheur familial inside, puis deux oranges à la cannelle... et le retour du beau-frère qui me propose de faire le thé, ce que j'accepte avec un reste de gourmandise. Je suis repu comme jamais depuis que je voyage, mais non point de récits, et celui de Simon m'intéresse, Simon qui a une histoire assez extraordinaire, comme il le dit lui-même, puisqu'il a réalisé le rêve de tant de Marocains en côtoyant le roi. Avant de chuter au plus bas de l'échelle sociale, sans ressource, errant et alcoolique, à Casa.

Vingt-septième jour
Cet endroit me revigore. La maison est en construction depuis neuf ans, pourtant, faite dans les règles de l'art berbère, elle me paraît saine et je m'y sens bien. Je n'arrête pas de penser à la maison de Coraline, à Vega, à cause de ce patio où les femmes rejouent une scène que mon amie a probablement vécue enfant, ces grandes lessives joyeuses de printemps, et les enfants qui tournent autour. Une petite fille, celle des propriétaires, avec sa queue de cheval dansante, son espièglerie, son énergie, et aussi sa gentillesse, me font penser à elle. C'est drôle, cette façon, ce désir d'embrasser tout de Coraline, la gamine, la jeune fille que j'ai connue, la femme que je connais, celle qu'elle devient, la vieille. Je suis sûr que Coraline ressemblait, enfant, à ce sautillant petit bouton de rose sauvage. Pour la première fois, je ne ferme pas à clefs ma chambre, cela ne me semble pas nécessaire. Le symbole a son effet, je me détends.

lundi 12 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (43)

Vingt-sixième jour
Je n'ai pas mangé hier soir. Arrivé trop tard à Ouarzazate. J'ai engagé la conversation avec un couple de niçois, puis deux québècoises très jolies, dans le car. Sans succès, aimables, sans plus. Aimables, non, disons polis. Je cherchais un peu de soutien, peut-être un renseignement, puisque j'arrivais à Ouarzazate sans réservation, sans savoir où j'allais dormir. Je ne me faisais pas une trop grande frayeur de cette incertitude, mais je me sentais plus tranquille en compagnie de ce couple, lorsque nous avons pris le taxi, puis chacun sa chambre dans le même hôtel. Ils peuvent bien s'en aller, ce matin, sans un au revoir, ils vont louer une auto et parcourir la vallée du Drâa, tous les deux. En fait, ces quatre personnes étaient toutes enfermées dans leur cercle amical ou amoureux, et d'autant plus qu'elles arrivaient au Maroc et n'avaient pas encore cet élan de partage que souvent nous avons au moment de rentrer. Me voilà donc seul à Ouarzazate, dans un hôtel très confortable où j'ai pourtant mal dormi et, en revanche, très bien petit déjeuné. Je goûte au calme de la terrasse, malgré ce gros con qui est du genre à ne jamais penser qu'une voiture, et surtout sa voiture, puisse être une nuisance, et qui laisse tourner son moteur à 4 mètres de moi. Ah il s'en va. Je retrouve la rue presque vide, j'entends au loin des jeux d'enfants, cela vient du côté du minaret. La lumière me baise les pieds et ce baiser me réchauffe l'âme.

Vingt-sixième jour
Il fallait que je parvienne à m'arracher encore une fois. Ce n'est pas que j'aie pu tisser quelque lien à Ouarzazate, c'est même tout le contraire. Mais l'atmosphère de cet hôtel, aussi mortifère et reposant qu'un hôtel de province, sans le moindre intérêt, donc, aurait pu me garder, le temps d'une sieste de 24 heures. La résolution que j'avais de découvrir Aït Benhaddou, d'aller y trouver, justement, un endroit pour le repos du corps et surtout de l'esprit, a été plus forte. La vague sensation de m'être fait avoir par le taxi ne réussit pas à me gâcher le plaisir de la route, sublime, depuis la sortie de Ouarzazate. Un paysage de désert caillouteux, des collines rouges telles des vagues soulevant une mer de pierres. Les ergs de dunes plus au sud ne sont peut-être que les mêmes collines concassées, profilées par le vent ? Le surgissement de l'oued Ouarzazate au détour d'une montagne offre le spectacle merveilleux de ce miroir fragile tendu vers un ciel sans nuage, et celui des palmiers, doigts de pied dans l'eau, des champs cultivés, à proximité. La longue route rongée de part et d'autre par le désert s'allonge jusqu'à un sursaut de montagne, que domine un agadir, un grenier, construit comme une citadelle. D'ici, le vieux visage d'Aït Benhaddou ne montre guère son âge, même s'il ne peut être que celui d'un ancêtre. L'UNESCO protège et répare ce village en pisé rouge depuis trois ans. Arrivé à Aït Benhaddou, comme me l'avait suggéré Jean-Marc, l'assureur rencontré à l'Omnia, le restaurant de Méknès, j'ai demandé « l'Allemand ». Un homme du coin, déguisé en homme du désert, sans doute un rabbateur, m'a amené jusqu'à la maison où je me suis tout de suite installé. Il m'a suffit de poser mes sacs à dos sur un lit et j'étais comme chez moi. Le patron, qui est en fait Autrichien, m'a présenté sa demeure, m'a raconté quelques éléments de sa vie, pendant que les femmes, dans le patio, les pieds nus dans des bassines, ou les mains, penchées dessus, piétinaient, malaxaient, frottaient des couvertures berbères gorgées d'eau savonneuse, dans un rayon de soleil et de bonne humeur. J'ai laissé la porte de ma chambre grande ouverte, je n'avais encore rien déballé. La femme de la maison, une personne au regard franc et gentil, nous a amené le thé, dont on m'avait auparavant demandé le taux de sucre. Et la discussion s'est prolongée à trois, avec le beau-frère. Un homme bedonnant au français parfait, très content d'échanger dans notre langue commune, et moi d'échanger avec lui. Il s'est absenté pour manger, c'était le début d'après midi. Je suis alors allé faire connaissance avec ma chambre, j'ai écrit, et me suis endormi au milieu d'une.


vendredi 9 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (42)


Vingt-cinquième jour
Nous sommes le 20 avril, juste deux semaines avant mon départ pour Lyon. Je réalise que la plupart des touristes ne viennent, au maximum, que pour deux semaines. Ce qui tempère heureusement le sentiment d'urgence à aller dans l'Atlas. Le genre propre à me paralyser. Le stress me crispe, mes muscles, mon corps semble vouloir tout stopper. Tandis que je sais que je n'ai rien à craindre, je peux prendre un car, cette après-midi, arriver à Ouarzazate, trouver un hôtel, demander à aller à Aït Benhaddou, trouver un endroit charmant pour marcher, glandouiller, dormir, admirer, et encore admirer les merveilles de l'Atlas. Il va peut-être me manquer un pull, je n'en trouve pas dans les souks de Marrakech, hormis les déguisements du coin. Je ne vais pas m'humilier, encore, en achetant une Djellaba. N'est pas Rousseau qui veut, et puis, je n'ai pas cette vocation de faire l'original.

Vingt-cinquième jour
Les plus nécessiteux font la manche. Tout comme les vieux paysans qui ne sont plus bons à rien. Ensuite, juste après, il y a ceux qui vendent des paquets de mouchoirs, des aveugles, des adultes crottés, beaucoup d'enfants accrocheurs, souriants, et tellement tristes quand tu refuses. Mais tu es forcé, parce que si tu en as un, tout de suite, tu en as dix, et ils te supplient, ne lâchent pas. C'est horrible à dire, et surtout à faire, mais tu apprends peu à peu à te montrer froid, fermé, avec eux. Un petit gars pieds nus, télécommandé par sa mère, me baisa dix fois le ventre pour me persuader de faire un geste, dans l'avenue Mohammed V défoncée de Casa, et j'avoue que cela me mit dans la situation de ne pas savoir quelle attitude adopter, le môme se foutait bien de ma compassion, il était entièrement voué à son objectif, et le regard rivé trente mètres plus loin sur sa mère, qui l'encourageait du chef. Je vais tenter de retrouver mon sourire, quand les enfants m'abordent, ils essayeront d'en profiter, mais peut-être que je dois supporter ça. Je peux dire non avec le sourire, c'est ce que j'ai réussi, à peu près, pendant trois semaines dans le nord. Très compliqué ici, à Marrakech, où je suis sur le qui-vive.
Après les vendeurs de kleenex, il y a les cireurs de chaussures, sans doute. Ils parcourent sans cesse les cafés en tapant sur leur boîte à cirage pour attirer l'attention. A la réflexion, je pense qu'il faut les mettre à égalité avec les marchands de tout et rien qui proposent ce qu'ils ont pu chiper quelque part, une paire de lunettes, un collier, un chapeau de paille berbère. D'autres vendent des cigarettes à l'unité, se faisant connaître en remuant, rythmiquement, quelques pièces de monnaie, dans leur poche ou leur main. De jeunes acrobates répètent, inlassables, leur numéro face aux touristes installés en terrasse. Des femmes assises sur de tout petits tabourets proposent des objets lumineux que, non loin, de jeunes hommes lancent en l'air dès la nuit venue. Il y a aussi celles qui dessinent au henné sur les avant-bras blancs, des motifs floraux élégants. Celles et ceux qui se promènent avec un plateau de gâteaux marocains ou de nougats colorés. Des hommes poussent des carrioles, mènent un bourricot chargé de caisses en carton ou traînant un chariot de fruits, vers l'emplacement choisi, ou pour approvisionner une boutique. Des paysans des montagnes vendent leur toute petite production sur un coin de rue, les vendeurs de jus d'orange hèlent le passant, les rabatteurs des restaurants te harcèlent en souriant, te promettent la résurrection de Bernard Loiseau, 30 dh le couscous. Les faux guides te chopent dans la médina au milieu des magasins regorgeant de produits pour touristes, et je devrais dire, ployant sous les marchandises. Ils t'alpaguent, tu les envoies chier, ils insistent, et même parfois te proposent de coucher. J'ai raconté mon épisode Ronaldo, mais j'ai croisé une conversation, hier, d'un garçon qui proposait à une femme asiatique (une Coréenne ?) de venir chez lui.... Ceux-là, celles-là, gazouillis et gazelles, à priori, financièrement, s'en sortent bien. Les commerçants et les artisans, innombrables, travaillent, quant à eux, beaucoup, tout le temps, parfois pour quelque rond. Tu les vois attentifs, assis devant leur boutique ou leur ouvrage, hyper actifs, un marteau à la main, un fer à souder, des ciseaux, du tissu, du cuir, du métal, ou encore les mains perdues dans un moteur en rade. Dans les hôtels, pour 800 dh par mois, des femmes passent leur vie à nettoyer par terre, à laver le linge, à faire les lits, et des hommes tout enflés de leur importante responsabilité attendent le client, à la réception.

mercredi 7 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (41)

Vingt-quatrième jour
J'essaie de lire un peu en terrasse, en finissant mon petit déjeuner. Je ne cesse de penser à ce vingt-troisième jour. J'ai donné trois cents dirhams, puis cinquante, à ce fils de pute, avec, chaque fois, la conviction que je n'allais jamais les revoir. Et je l'ai tout de même fait, au nom de la petite chance qui existait. Au nom de l'espoir que. C'est une entorse à ma ligne de conduite, à ce renoncement résolu à l'espoir, à cette tromperie, et je l'ai payé cash, une trentaine d'euros quoi, et un peu plus, puisqu'il s'agit aussi de l'idée que je me fais de ma dignité. A ce propos, j'essaie de me raisonner, je ne crois pas avoir été si crédule. Trop passif en revanche. Pas en accord avec mon désir, ni avec mes convictions. Ébranlé, donc. Ce matin, je voudrais voir le jardin Majorelle.

Vingt-quatrième jour
Superbe jardin, que probablement Yves Saint-Laurent a entretenu ou quelque chose dans ce goût, puisqu'un monument et une salle d'exposition lui sont dédiées à l'intérieur, et d'ailleurs la rue porte son nom. C'est bien d'avoir de l'argent quand-même, et plus encore dans un pays pauvre, où il peut tout acheter. Quoiqu'il en soit, je ne sais si cela vaut vraiment les cinquante dirhams de l'entrée, compte tenu que le jardin Majorelle est une attraction touristique où la nombreuse humanité, munie d'appareils photos, écœure. Condamné à ressentir la sérénité par procuration, en imaginant le lieu désert rien que pour soi. En plus, interdit de toucher les végétaux.
Très intéressant, tout neuf et fort bien scénographié, le musée berbère en revanche m'a permis de trouver cette intimité qui manquait au jardin. Non qu'il soit boudé par les visiteurs, au contraire, mais l'intérêt des films projetés, sur l'architecture des greniers par exemple, des mosquées, ou les daguerréotypes datant du début du XXème siècle, prises par un docteur français et tournée aux frontières du Sahara... Les objets exposés qui démontrent ce goût des Berbères, rude peuple des montagnes, pour la beauté, me captivent. L'histoire de la langue berbère, tout de même, interroge. Langue qualifiée d'afro-asiatique, elle est considérée comme une des plus anciennes encore en cours. Le Maroc essaie, depuis peu, de redonner une écriture à cette langue. De redonner. Cela veut dire que la langue berbère, aujourd'hui de tradition exclusivement orale, a été une langue écrite. C'est une langue qui a perdu son écriture. Le peuple berbère peut témoigner que les écrits ne restent pas toujours. Et que l'oralité n'est pas non plus une condamnation à l'oubli. Les efforts pour la renaissance de cette écriture sont assez étonnants, de la part d'un pouvoir arabe, et à saluer. Il me semble que ne parvenant pas à réduire encore le peuple berbère (qui du reste se réveille, par exemple en Algérie, définitivement pas prêt à disparaître), la seule chance pour le pouvoir central de développer le pays, au moins dans ses parties montagneuses et sahariennes, c'est de développer, d'aider au développement le peuple berbère. Favoriser sa culture. Le calcul me paraît bon, d'ici. Des chercheurs ont donc été chargés de marier les deux sortes d'alphabet retrouvés sur des tombes antiques du nord et du sud, pour en former un tout neuf, qui est enseigné dans les écoles berbères aujourd'hui. C'est le modèle inverse de l'hébreu, qui n'était plus qu'une langue écrite, renée dans la bouche, dans les corps des Juifs par la volonté et le génie sioniste. Ce que peut la science moderne n'est plus si loin de la machine à remonter dans le temps, n'est-ce pas.

Les ferronniers de Marrakech à la fermeture du souk

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mardi 6 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (40)

Vingt-troisième jour
Éprouvant, donc, ce jour-là, à Arnaquech. Je suis rentré de Gueliz à pieds, sous le soleil, avec mon sac au dos. J'ai trouvé un autre hôtel, dans la médina, tellement plus beau, meilleure ambiance, et plus propre aussi. Je me suis rendu à 18 h devant mon ancien hôtel, le Foucauld, et comme je l'imaginais, Rachid, si tel était son nom, pas vu la queue d'un. Je me suis alors vaguement éloigner en direction de la place, j'ai vogué d'un côté à l'autre de la rue des Banques, évitant les guêpes, je crois que c'est ainsi qu'à Casa on les nomme, ces petites mobylettes vrombissantes qui circulent, eh bien, partout où il y a la place pour une mobylette, ce qui inclus tout ce qui est piétonnier bien sûr. En ressassant ma bêtise. Et avec cela, je n'avais plus de dirham, il me fallait en tirer. Ce que j'ai tenté de faire à la première machine venue, qui a refusé de me donner le moindre billet, et j'ai commencé à psychoter, sauf que la deuxième machine, quelques mètres plus loin... Quand j'ai eu deux mille dirhams en poche, c'est drôle, j'ai retrouvé un sourire, mais un sourire de clebs. Okay Rachid, tu m'as baisé. Mais je suis un arnaqué content. D'être loin de chez lui. D'avoir, aussi, dans la poche, son billet de retour.

Vingt-troisième jour
Une telle aventure est propre à dégoûter de Marrakech. Le ton est encore monté, tout à l'heure, à la fermeture des souks, je me baladais, je suis tombé sur la vision hallucinante des ferronniers au travail. Je m'y suis arrêté d'abord pour me laisser gagner par l'ambiance, cette place bousculée d'éléments de fer récupérés, des chaises tordues sur les toits, et ces hommes qui scient, fondent et tapent au centre de ce décor circassien. « C'est les ferronniers » me dit une voix. On ne peux pas être tranquille deux minutes. Je réponds en souriant dans l'ombre : « Oui je me doute », et je file avant que la voix n'engage la conversation. Mais le garçon n'abandonne pas. « C'est par là », puis, « c'est fermé ici », etc... Je me retourne vers lui, écoute, je ne veux pas de guide, laisse tomber d'accord. Et je ne réussi pas à m'en débarrasser. À un moment, c'est lui qui se retourne, ça y est, il veut du fric. On s'engueule. Il trouve normal que sa gentillesse soit rémunérée. Je finis par le voir partir après lui avoir lâcher une pièce symbolique. Je n'étais pas très loin de lui sauter dessus. Ce qui m'a retenu, le fait de ne pas savoir comment la rue, ici, dans son fief, réagirait. Un pharmacien témoin de notre échauffourée, mais bien placide, me dit qu'il a honte de ces garçons qui veulent gagner de l'argent sans rien faire, que c'est la plaie, qu'ils s'en plaignent, eux, les commerçants, les artisans. Et moi qui avait retrouvé le sourire, je l'ai perdu à nouveau.


lundi 5 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (39)

Vingt-troisième jour
Du petit Ronaldo à Rachid... Marrakech.
Ronaldo
Circulant au hasard des souks, dans une foule plutôt dense, un jeune homme m'aborde, il a la même technique que les autres, bonjour, bienvenu, Français ? Anglais ? Spanich ? Etc... Et je réponds comme chaque fois, avec le sourire, puis en prévenant que je ne dépense pas d'argent ici. Mais ce garçon qu'un T-shirt rouge de Manchester United floqué Ronaldo moule parfaitement, est sublime. Il sublime le moment, il éclaire mon regard, il embellit la rue. Il en vient à donner son prénom, que j'oublie aussitôt, et je lui donne le mien. Je sens bien qu'il me fait un guiliguili dans la paume, mais je n'en décrypte pas le sens, et puis d'abord je doute même d'avoir senti ce que j'ai senti. Petit Ronaldo, qui mesure une tête de plus que moi, précise : « Moi aussi j'aime les hommes ». Du coup, me voilà subjugué pour de vrai, à le suivre partout. Et d'abord dans l'échoppe de son père, du moins est-ce ainsi qu'il me la présente, une épicerie qui vend de l'huile d'Argan, du parfum. Puis chez un vendeur de Djellabas. Et à partir de là j'ai eu mon comptant de désir, avec son derrière somptueux que je peux encore former dans ma tête, ses épaules dangereuses, ses sourires blancs, je lui dis c'est bon comme ça, on arrête. « Je t'invite chez moi, tout de suite ? »
La tentation est énorme, au moins autant que ma trique. Et je lui répond que ma politique est de ne jamais payer pour « ça ». Il renonce gentiment. Nous nous quittons. Nous nous croisons un peu plus tard, il fait mine de ne pas m'apercevoir.
S'il était revenu à la charge, je ne crois pas que j'aurais eu la force de refuser.

Je retourne, sans le vouloir, place Jemaa El Fnaa, qui a un très beau nom, l'Assemblée des morts. Je ne sais plus très bien pourquoi mais je vais vers mon hôtel, je croise alors le regard d'un homme, pas le tombeur du tout, pas moche non plus, dans les 35 ans et en effet, il m'en avouera plus tard 38. Je me fous complètement de ce mec, je l'oublie dans le quart de seconde, mais lui... lui m'a flairé.

Rachid
Quelques minutes plus tard, celui qui dira s'appeler Rachid m'accoste. Je ressemble à un mec, son mec, qui est mort d'un accident de voiture il y a six mois. Je ne le trouve pas hyper glamour dans son approche et je doute à la seconde même de son histoire. Pourtant, j'accepte son invitation à boire un coup. Je pense à mes amis lyonnais, qui m'auraient moqué si j'avais décliné, en fait, c'est ce qui me fait tenter ma chance. On parle un peu de nous, je reste un peu à distance, il me donne 42 ans, donc j'aurais dû tout de suite savoir que c'est un gros connard. Mais je vis enfin un truc qui me sort de mes habitudes, en conséquence, je suis tout disposé à lui laisser le bénéfice du doute. L'expression n'est ici d'ailleurs pas trop mal venu, car d'une part, le bénéfice, c'est justement ce qu'il espère, et d'autre part, si le doute peut bénéficier... cela veut dire aussi qu'il peut basculer du côté de la suspicion. Rachid me dit quel désir il a de moi, ça ne m'excite pas, mais je ne suis pas contre une bonne nuit dans les bras d'un homme, c'est même mon fantasme le plus violent, et je sais que j'aurais les ressources pour... la chose, quitte à repenser au petit Ronaldo. Reste l'insoluble problème du lieu de nos futurs ébats. Il est à l'hôtel, je suis à l'hôtel, mais pas le même. D'ailleurs, cela me fait entrevoir une solution à laquelle je n'ai pas pensé, ce qui est carrément honteux. Il faut dire que lui a un plan, qu'il me soumet. Il connaît quelqu'un qui. Un ami d'enfance qui. Loue des appartements à Gueliz, un quartier sans âme de Marrakech (pour ce que j'en ai vu). « On partage », dit-il pour me rassurer. Il téléphone à quelqu'un et il me dit, c'est un peu cher, il demande 600 dh. « 300 chacun, c'est bon pour toi ? » Je ne réfléchis pas, j'approuve. Dans les cinq minutes, je suis à l'hôtel et je plie bagage. Pas mécontent de quitter cet endroit. Rachid m'attend de l'autre côté de la rue, il chope un petit taxi jaune, encore dix minutes et nous arrivons devant une sorte de brasserie pour riches ou nous entrons. 112 dh la note finale, pour un jus de fruit massacré par les sirops, une tarte aux pommes qui manquait de cuisson, un gâteau à la française, pour Rachid, qui ne me disait vraiment rien. Bref. Isabelle sors de ce corps. Il me dit bon je vais régler l'affaire et je reviens. J'ai négocié trois nuits à 500 dh la nuit, donc, donne ta moitié que j'aille le payer. Alors mes signaux d'alertes passent au rouge foncé. Non Rachid, une nuit, pas douze, et pas trois non plus. En plus je ne te confie pas 300 dh comme ça, mec, je ne te connais pas. Il fait le gars offusqué, il en serait presque touchant. Il me fait penser à un copain qui fait exactement les mêmes moues lorsqu'il est vexé, je pense à cet ami dont la sincérité n'est pas douteuse. Il finit par laisser sa veste et son téléphone, ah non, son téléphone, au dernier moment, il le reprend. Mais j'ai fait l'erreur, les 300 dh sont dans sa poche. J'ai déjà les boules à cet instant. Je sais que je me suis fait arnaqué. Il revient. « Je suis désolé, mon ami veut qu'on reste au moins deux jours. Donne-moi le deuxième jour en entier, je n'ai plus d'argent ». Mes signaux explosent, mes signaux saignent. Ma réponse est claire, rends-moi l'argent. Seulement lui argue qu'il a déjà donné à son ami. « Si c'est un ami, alors tu dois pouvoir les récupérer ». Et le voilà qui m'accuse de racisme, « je comprends, tu n'as pas confiance, je suis Marocain », pleure-t-il. Lorsqu'on se sépare, il me donne deux adresses à Ouarzazate, comme preuve de sa bonne foi. Il me donne aussi rencart à 18 heures devant mon hôtel pour me rendre mon argent. J'y serai, mais je suis bien certain qu'il ne lâchera jamais ce fric, d'ailleurs augmenté de 50 dh, juste parce que je suis un idiot, et qu'il a tant insisté, et que je voulais me débarrasser de lui au plus vite. Le problème, c'est que je ne me voyais pas non plus lui mettre mon poing dans la gueule.
Notre « rendez-vous » est dans dix minutes. J'hésite à m'y rendre. Cette mésaventure, il ne faudrait pas qu'elle trouve encore de ces délicieux développements, que seuls mon désir frustré et ma solitude, ainsi que ma qualité de touriste étranger, pourrait encore me valoir.

vendredi 2 novembre 2012

Mes carnets du Maroc (38)

Vingt-deuxième jour
Je suis toujours dans le train, bien calé. Un vieux train corail confortable, qui m'amène à Marrakech, mais aussi en enfance. Une jeune femme charmante, dont le visage blême et délicat sort d'un tunnel de toile marronnasse, s'est installée à côté de moi. Un arrêt en plein désert, rouge. Je remarque avec une sorte de sanglot lent, interne, que les contreforts de l'Atlas ne ressemblent en rien aux montagnes que je connais.

Vingt-deuxième jour
On est mardi 17 avril, la nuit est venu enchanter le paysage, juste avant les lumières jaunes de Marrakech. La ville m'apparaît déjà comme nulle autre au Maroc. Je me sens plutôt à l'aise, maintenant, si je veux prendre iun taxi, ou trouver un hôtel, mais en arrivant sur le parvis de la gare, il est vrai que tu es une cible, un peu plus qu'ailleurs. Arnaquech se manifeste dès mes premiers mètres hors de la gare, un taxi qui propose de m'emmener pour 20 euros jusqu'à la médina. Autant dire qu'il m'a pris pour un Américain. J'ai payé 35 dh, et encore, je me suis fait enflé. D'ailleurs il m'a aussi largué n'importe où, à l'entrée de la médina, mais bon, en pleine nuit, moi qui n'ai jamais posé le regard dans le coin, pas super cool, quoi, le mec, et je me suis perdu, ça n'a pas loupé. Un « rabatteur » m'a repéré devant un cinéma ou je fouillais mon guide du Routard dont je ne sais jamais lire la carte, et c'est quand même bizarre ça je n'ai jusque là jamais eu de souci avec les cartes. Quoique. Je crois avoir eu des soucis déjà à Madrid et Barcelone. Ce qui m'a désorienté, c'est la nuit, l'absence de plaques de rue. Et la foule, énorme, une vomissure pleine de grumeaux, dont j'imaginais, et j'avais raison, qu'elle allait se répandre sur la place Jemaa-El-Fna. D'ailleurs, le rabatteur, m'amène devant plusieurs réceptions avant de me trouver une chambre. Un hôtel trop cher, mais confortable et proche de la place fameuse, le centre touristique de la médina. C'est sur cette place que je trouve à manger pas trop cher et pas trop bon non plus. Demain va être une journée d'exploration, il me faudra trouver quelques repères. Le tenancier de l'hôtel veut déjà me vendre une expédition dans les montagnes, je fais mine de m'intéresser, mais je suis trop méfiant pour l'instant. Et pardon mais j'ai un budget à tenir.
Bon dieu j'étais à dix bornes de me douter que les vacances de pâques étaient une haute saison. Tout va se compliquer notamment sur les prix.