jeudi 20 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (28)

Seizième jour
De nouveau dans ce restaurant cher, mais bon. En fait j'avais décidé d'aller ailleurs et puis mes pas m'ont dirigés ici. C'est un peu comme si je savais que j'allais y atterrir de toute façon. A cause du Tajine qu'ils intitulent « sucré ». Et du serveur, dont la vue me ravit. Il se trouve que c'est à l'évidence ici encore que j'avais mangé le meilleur couscous de ma quinzaine, et je viens d'engloutir un tajine excellent. C'est le genre de moment qui me réconforte de ma solitude. Le restaurant est chauffé, à côté de moi un bec de gaz, en face une cheminée, dont les retours de fumée sont redoutables. Je dîne dans une pièce principale de forme carrée, autour de laquelle s'organise la maison. Le plafond de cèdre peint est somptueux, monte en pyramide vers une petite coupole en verre, d'où pend, par une chaîne, une énorme lampe marocaine. Les tables de bois, rustiques, ont été faussement patinées, recouvertes d'une mosaïque de Fès. Le sol est pavé, comme il devait être quand il était celui d'un patio ouvert sur le ciel, avec le dessin d'une étoile marocaine en plein centre, en planches de bois rouge. J'ai fini mon dessert. Une tarte au citron à la marocaine. J'entends le jeune cuistot qui chantonne et je lui souris, il n'est qu'à deux mètres, il répond à mon sourire et il continue son travail, sans s'arrêter de chantonner.

Seizième jour
La solitude n'est pas toujours un état que je crains. Je suis d'ailleurs le premier gardien de ma solitude. Comme dirait un bonhomme qui se présentait comme un instituteur et qui espérait me montrer la médina de Tétouan, pour une dizaine d'euros : « Tu es gentil, mais tu n'en as pas l'air ». J'ai d'ailleurs dû congédier ce Monsieur de brusque façon. Je dois donc avoir un air farouche qui me protège, à peu près, des intrusions intempestives dans mon univers. Pourtant je ne cesse de regretter cet état qui, en voyage, me pèse. Lorsque je vois mes jeunes voisins américains qui arrivent à trois pour se partager une chambre et qui le lendemain accueillent encore trois camarades, ils sont à l'autre bout du monde, mais ensemble. Leur joie fait plaisir à voir, même s'il transpire de ce groupe, je dois dire, pas mal d'arrogance, celle de l'Amérique, combinée à celle de leur jeunesse et du groupe. Bref. Je les vois se réunir comme ça, et je pense à mes amis, ceux que je n'ai jamais rejoins, ceux qui ne me rejoindront pas. Je ne sais pas ce qui m'inspire le plus de tristesse. Je ne sais pas ce que j'inspire à mes amis. Qui le sait. Pourquoi ne brisent-ils pas ce cercle de ma solitude ? J'ai d'habitude plutôt le sentiment qu'ils brisent le cercle de leur propre solitude, avec moi. Cela me rend le service au moins de tromper le temps. Quel ami viendra donc à moi, un jour, en sacrifiant son intérêt du moment, pour moi, parce qu'il sait que j'ai besoin d'un ami. Et puis non, sans sacrifice, qu'est-ce que c'est que cette histoire de sacrifice... Non, parce que son bonheur, et donc son intérêt tout bien pesé, serait d'être en ma compagnie.

Un amoureux alors ?

Bien sûr je voudrais de l'amour. Mais prononcer ce mot, l'écrire, peut paralyser, ou réduire, le discours, pour ce qu'un lecteur peut y entendre. De l'amitié ? Qui revêtirait ce caractère d'absolu, parfois éphémère, et qui pourtant est une porte vers le sentiment d'éternité.

De la compagnie.

Je ne sais pas si je dois l'écrire, ça. 



mercredi 19 septembre 2012

Mes Carnets du Maroc (27)

Seizième jour
Je remarque un jeune garçon à la jolie figure, une douzaine d'années quoi, il marche les pieds nus en dedans, sur la plante. Je crois qu'il est une victime de cette maladie présente partout au Maroc, la poliomyélite, probablement. Des hommes voient leurs pieds peu à peu se retourner. J'en ai vu un sur les rives de Derb Ghallef à Casa, qui faisait la manche, pieds nus et sales comme les ordures où, sans doute, ils traînent. Ils étaient à l'envers. Et depuis j'ai vu nombre de garçons avec cette maladie. Pas de femmes. Ce môme de 12 ans, est-ce qu'on saurait le soigner en France ? Je me souviens qu'en France, on se souhaite bonne année, bonne santé, et on rigole. La santé, ça fait ridicule de se souhaiter la santé. Pourtant, c'est la pire injustice, la santé, la plus brutale. Quand je pense à tous ces connards, chez moi, qui se plaignent de payer trop de cotisations sociales. Vive la CSG.

Seizième jour
J'ai passé une partie de l'après-midi dans le patio calme et frais de l'hôtel, en compagnie d'Eugène. Oui, Tu scribo mucho s'appelle Eugène et, en fait, il est Italien. Il écoute Alpha Blondy en faisant du macramé. Mais je l'aime bien quand même. Je lisais les Lettre persanes, de Montesquieu, en me marrant comme je n'avais pas prévu de me marrer, et lui, face à moi, tranquillo, fabriquait un collier, puis un bracelet. Il me posait une question de temps en temps, à laquelle je répondais. Puis je lui demandais deux ou trois trucs sur sa vie, le tout en anglais, ça limite, mais voilà. « Is it youre job ? » demandé-je, par exemple. Eugène vit en effet, au moins en partie, de la vente de ses productions. « Summer time », explique-t-il. Il va vendre sa camelote sur les plages d'Italie et d'ailleurs, puisqu'il voyage beaucoup. Il s'est ainsi fait beaucoup d'argent au Ghana, me raconte-t-il, mais pas avec les touristes, il n'y en a pas, avec les hommes d'affaires locaux. Tout le contraire de ce qu'il pense pouvoir faire au Maroc, où j'ai pourtant le sentiment qu'il ne tentera pas sa chance. Il vient à Chef Chaouen, dans cet hôtel, depuis 6 ans. Pour y être tranquillo et fabriquer ses objets à l'ombre du Patio bleu du Mauritania hôtel.

lundi 17 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (26)

Quatorzième jour
Et donc toujours hier. Le criquet, sous les rires et les moqueries de Mounir, c'est mis dans l'idée que j'étais moi aussi très regardable. Mounir, ah, toi aussi, s'exclame-t-il, tu vas te marier cette année. Je lui réponds que je n'ai décidément pas de bol. Et je pense. En tous cas, me marier, j'en aurai le droit peut-être dès cette année. Si le corps électoral français le décide. Cette perspective, contre toute attente, fait bouger des choses en moi. Des choses.

Quinzième jour
Je croise beaucoup d'Européens, surtout des Espagnols. Il y en a un, tout de même, qui était mon voisin à Tétouan, mon voisin dans le bus, et que je ne cesse de croiser depuis. Je le soupçonne d'être Français, mais je n'en sais rien. Il ne m'attire pas du tout. Mais je me dis qu'on pourrait échanger un peu. Je l'aborderais : « Are you ? ». Et lui me répondrais : « You are ? ». Ou bien je parlerais plutôt à cet Espagnol, joli, punk sur les bords, babouse dans le fond, qui est juste à côté de moi et qui n'arrête pas d'écrire depuis que je suis rentré à l'Hôtel. C'est que ça en fait des pages. Nous sommes tous deux installés sur des banquettes, dans le patio sombre et bleuté. « Tu scribo mucho ». Il écrit de la main gauche sur un cahier d'écolier, le joint qui se consume doucement sur une table basse.

Quinzième jour
Je me marre parce que je suis dans un restaurant plutôt classe, 80 Dh le menu, et je commande couscous légumes, parce que je veux des légumes, enfin des légumes, et pour le dessert, puisque je n'ose pas demander le serveur qui est juste une merveille et qui me serait beaucoup plus qu'un dessert, une volupté, une idée du bonheur soudain s'allumant pour l'éternité dans mon ventre, ou peut-être un peu plus bas je l'avoue, je commande une salade de fruits. Pour les fruits. Et je suis content, je me dis que j'aurai mon quota de fruits et légumes, bravo le Ouam. Au passage, le conseil du guide du Routard a été bon, pour l'hôtel comme pour le restaurant : « le meilleur de Chef Chaouen ».

Seizième jour
Rappel des dépenses au neuvième jour : 4500 Dh
Depuis :
Hôtels : 180 + 554 + 180 + 240
Restaurants : 25 + 35 + 100 + 20
Pâtisseries : 12 + 50
Pressing : 60
Thé, café : à peu près 60
Voyages : 15 + 30 + 10 + 10
Sous-total : 1585, disons 1600 Dh
Total du voyage : 6100 Dh, soit environ 600 euros.
C'est bien, c'est bien, mais je crains Fez, Essaouira, Marrakech, Meknès, je crois que ce sera plus cher.

jeudi 13 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (25)

Quinzième jour
Il faut dire qu'ici, ou à Tétouan, la deuxième langue n'est logiquement pas le français, puisque avant l'indépendance en 1956, le Rif était sous protectorat espagnol. Et les Espagnols viennent en nombre, je dois dire, à Chef Chaouen. Je pense en particulier à une petite famille adorable, dans mon hôtel, les gamins me réveillent tous les matins vers 7 heures, mais j'aime ce réveil. La petite voix de la grande (elle doit avoir 3 ans) est un enchantement. Et elle l'ouvre, toujours en train de raconter un truc, ou de demander, mais pas de bonbons, pas le genre, plutôt comment c'est la vie des gens. Les parents, et surtout José le père, s'amusent toujours à la stimuler, ils jouent ensemble, lui posent des questions, lui montre une porte, une chaise ou ce qu'il y a sur la table, pour lui raconter des histoires que je ne saisis pas, et la gamine répond au quart de tour. Bien sûr les cajoleries ne sont pas rares, et il faut bien car les enfants, pour charmants qu'ils soient, sont des enfants, parfois ils hurlent, et même le matin. Ah, j'évoque ma matinée, je me rends compte que je n'ai pas raconté ma soirée d'hier.

Hier, je me suis senti de manger. Pas le grand repas qui tue, mais un peu. Je suis allé traîner autour des restaurants de la place Outa el Hammam et je me suis installé où j'ai pris mes habitudes, sur une des tables recouvertes d'une cotonnade bleue. Mais le patron qui, donc, m'a repéré, me demande, ça ne vous dérange pas de vous assoir à côté du Monsieur, « il veut vous parler ». Ce qui me surprend fort. J'accepte, en me disant puisque je ne suis pas capable de faire des rencontres par moi-même, il faut bien que j'accepte celles qui viennent à moi. J'ai donc mangé en compagnie de Mounir. Un ancien athlète international, qui a bien connu, dit-il, Stéphane Diagana. Il est aujourd'hui responsable détaché du ministère des sports marocains pour toute la région Tanger-Tétouan. « J'étais d'ailleurs à Rabat hier, pour une réunion de travail avec les ministres de l'intérieur, des sports et de la culture ». Ce qui fait trois ministres, et il a trois photos de lui avec, chaque fois, un vieux Monsieur différent à côté. Ce qui semble accréditer sa vantardise. Et il me précise qu'il n'était pas là-bas pour ses fonctions officielles, mais pour les recherches qu'il mène depuis douze ans sur le cannabis. Qui cultive du cannabis, pourquoi, dans quelle proportion... Surtout, comment réduire la production. Mounir est sûr de lui, sa force est qu'il a une maison dans le Rif, en plein coeur de la zone de production, et que, en conséquence, il connaît les agriculteurs. Il pense pouvoir réduire de 50 pour cent la surface consacrée au chanvre. Sa solution miracle est... de demander gentiment aux producteurs eux-mêmes, en les persuadant qu'en réduisant de 50 % la production, les prix, actuellement très bas, monteront. Il pense pouvoir convaincre 80% des agriculteurs, ceux qui sont diversifiés, qui n'éprouveront aucun mal à reconvertir leurs terres. Les 20 % restant, Mounir croit que ce sont les syndicats qui pourraient avoir leur peau en les obligeant à se diversifier... Des syndicats qui restent à créer, si j'ai bien compris. A la réflexion, c'est peut-être cette proposition la plus significative. N'empêche. Je n'ai pas douze années de travaux derrière moi, cependant, je le trouve bien optimiste, Mounir. Je lui dis que le point fondamental, ce qu'il faut d'abord prendre en compte, c'est que le paysan ne fera, en tout état de cause, que ce qui lui paraît le mieux pour sa famille. Est-ce qu'il ne faudrait pas, pour commencer, valoriser les autres productions ? Mais Mounir ne répond pas, ou plutôt si, au téléphone. A son retour dans la conversation il a occulté ma question et il me dit : « tu vois, si tu entends parler en France que le Maroc a baissé de 50 % sa production de cannabis, tu sauras, c'est Mounir ! » Mounir, chemise claire, blazer jaune, le visage imberbe, plein et bronzé, dents blanches, très joliment alignées, qui ne sait toujours pas comment je m'appelle ni quel est mon métier. Il va finir par demander : « Journaliste ! C'est extraordinaire ! Mon ami, avec qui je fais tout, est journaliste, je connais plein de... » etc.... « Il faut que tu me donnes ton adresse, je t'inviterai à ma, comment dit-on déjà.... ? ». Conférence de presse, « oui conférence de presse, je dois m'en souvenir ». Il note derechef le mot sur l'enveloppe de papier kraft qui contient les photos de son triomphe à la capitale. Le patron m'amène enfin ma commande, un couscous poulet à 35 Dh. Mon voisin de table se réfugie alors au téléphone, tandis que face à lui, sur son enveloppe, un énorme criquet semble le fixer. C'est le patron qui lui fait la remarque en rigolant, et Mounir rigole aussi. Ils m'expliquent, chez nous, quand un criquet te regarde, c'est qu'il t'annonce que tu vas te marier dans l'année. Je ricane un coup et je finis mon assiette. J'avais une faim dont je n'avais pas tout à fait conscience. Lui tout à son thé, son téléphone et ses olives, jusqu'à ce que je pose ma fourchette. Je lui demande, j'ai entendu parler de fortes tensions sur le prix du pain. Il confirme. Il n'a pas assez plu cette année, c'est une catastrophe. Puis il évoque le fonds de compensation qui agit pour la stabilité des prix des produits de première nécessité, un fonds dont Jeff, mon hôte casaouïte, m'avait déjà parlé. Le blé, le thé, l'huile, le sucre, le butagaz et l'essence sont concernés.
« La situation est dangereuse pour le pouvoir, qui a peur d'une révolution, par exemple ».
Par exemple, cette précaution de langage me fait sourire.
« Et la nouvelle constitution, ça amène du changement ?
- Du changement, quel changement ? Ils mettent au gouvernement les gens que le peuple aime bien, mais ce n'est pas le gouvernement qui a le pouvoir réel, au Maroc, ce sont toujours les mêmes qui se cachent derrière tous les gouvernements ».
Ainsi, me dis-je par devers moi, tu n'as pas beaucoup d'estime, Mounir, pour les ministres que tu exhibais, tout à l'heure.
« Du changement, il en faudrait, c'est sûr », ajoute-t-il. « On ne peut pas vivre tranquilles entre riches, 5 % de la population, et faire comme si les 95 % restants n'existaient pas ». Il s'assombrit.
« Il faut plus de.... de... comment dit-on déjà ? »
Il cherche son mot, veut me l'expliquer, dessine sur le set en papier quelque chose qui ressemble à une balance.
« Une balance », osé-je. Et il fait la moue. Je tente :
« La justice ? 
- Oui ! La justice ! Comment ai-je pu oublier la justice ! ».
Moi je me marre franchement, « elle est bonne ta phrase, Mounir ». Et ça le fait bien gondoler, on rigole tous les deux comme deux petits vieux enrhumés. Il me dit, entre deux hoquets, « deux jours avec des ministres et ça y est, j'ai oublié la justice ».
Quand il s'en va, heureux d'avoir révisé son français, il me demande, si nous nous revoyons un jour, de lui rappeler ce mot précieux, justice. Je lui réponds que je lui ferai d'abord un petit dessin. Au revoir, Mounir.


mercredi 12 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (24)

Quatorzième jour
Chef Chaouen. Dès que tu arrives en haut, à la Kasbah, tu comprends que tu es dans un lieu touristique. Une cohue de terrasses t'accueille sur la grand' place, devant la mosquée. Des garçons postés ça et là t'interpellent en espagnol, Holà, Pour du chite, pour un hôtel, un Ryad, ou pour un de ces cafés aux tables recouvertes de cotonnades du coin : chacun sa couleur. Des kilos de mômes traînent par ici, s'amusent, mais peuvent aussi décider de demander un rond. Une paysanne berbère passe avec un énorme ballot sur le dos. Un vieil homme, un gros bâton à la main, le dos courbé sous son vêtement traditionnel, à capuche, dont le nom m'échappe à l'instant de l'écrire, semble ébahit, il regarde un peu tout et tout le monde comme s'il voulait s'en souvenir. Djellabah, voilà, et les femmes berbères, le tissus rouge rayé qu'elles portent sur leurs jupes, c'est la fouta.

Quatorzième jour
Les deux derniers jours ont été rudes, je n'ai pu manger que le matin, très peu. Rien d'autre dans la journée, j'étais trop mal. Ce matin j'avais le sentiment que ça allait mieux, sans compter que l'hôtel où je suis est à la fois le moins cher et le plus charmant de ceux que j'ai fréquenté au Maroc. Mais mon petit déjeuner ce matin, pris devant la mosquée, place Outa El Hamam (la place des pigeons) m'a provoqué une forte suée, je trouve cela inquiétant.

Quatorzième jour
Allongé sur mon lit, tout à l'heure, ma petite fenêtre grande ouverte sur la rue de la médina. J'entendais avec plaisir la vie s'ébruiter. Les enfants et les vieux, ça n'est pas la première fois que je le constate, et cela me rappelle doucement l'Espagne, sont toujours en dialogue. De même, les adolescents adorent prendre en charge les petits. J'ai suivi comme j'ai pu la conversation de trois ou quatre adolescents. L'un d'eux manifestement imitait le ton docte d'un professeur ou, que sais-je, d'un imam, et cela provoquait des fou-rire magnifiques parmi ses camarades.
Les Marocains n'espèrent qu'une chose de moi, que je lâche ma thune. Mais j'aime les Marocains.
Retour sur la place des pigeons. Une anecdote, qui ne peut pas surprendre grand' monde. C'est l'heure de la prière puisque le Muezzin vient de chanter. J'ai bien vu quelques hommes, à l'instant, se précipiter à la mosquée, se déchausser en hâte, et je sais que nombre de musulmans prient chez eux ou sur leur lieu de travail, mais tout de même, je suis obligé de constater que l'activité, devant mes yeux, ne change pas. Et c'était le cas partout où je suis passé. Par contre, à Tanger, il y a eu un match du Barça. À l'heure où normalement les rues autour du boulevard Pasteur grouillent de monde, pendant deux heures, c'était le désert. La ville ne respirait plus que dans les salles bondées des salons de thé, et c'était d'ailleurs un spectacle, tous ces visages mâles tendus vers une petite lueur au-dessus de la vitrine.

mardi 11 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (23)

Douzième jour
Le quartier des tanneurs est resté invisible. Je n'ai pas pu le chercher à ma guise, je suis vraiment malade. Mon ventre ne me laisse pas un mois de répit, je devrais le savoir. Un fond de mal de tête, envie de vomir, ou de chier, d'évacuer quoiqu'il en soit. Fichues pâtisseries. Je me suis perdu dans la médina, mais comme j'étais je n'ai pas eu la force de m'enfoncer d'avantage. Peur de devoir rentrer à l'hôtel d'urgence. Je suis couché maintenant, j'ai dormi peut-être 20 minutes. Mes muscles me sont douloureux, je suis crispé. Une crise de foie, comme le dit l'expression populaire. Et bien sûr je me suis retrouvé, tout à l'heure, dans une étroite rue coudée bordée de pâtisseries orientales. Failli vomir sur leurs étals. Ensuite, en sortant de la médina, dans une rue en descente, je me suis tordu la cheville, je suis d'ailleurs étonné de n'avoir pas plus mal, sur l'instant j'ai eu l'impression qu'elle pliait à 90° et le vieux monsieur qui remontait la rue a un l'air de trouver ça spectaculaire. Je me sens faible et je le suis. Pas simple à gérer, au Maroc, dans des rues où la foule se presse, te bouscule, t'observe.

Treizième jour
Hier, sur le marché qui doit occuper la moitié de la ville, disons... dix pour cent, ne chipote pas, j'ai vu un vieil homme qui reprisait une paillasse, un jeune, en face, réparant un jouet pris dans son étal, un fouillis de jouets, presque neufs, hors de leurs emballages. Dix mètres plus loin, un autre jeune homme, arrangeant ses produits, chantonnait un air oriental. Un faux guide, de ceux qui réclament tant d'argent dans toutes les médinas du Maroc, m'a devancé pendant une demi heure, dans le dédale des quartiers de menuisiers ou de ferronniers, sans omettre de m'amener chez deux commerçants sympathiques. Et il ne m'a rien réclamé. Je l'ai remercié avec chaleur. Et du coup il me reste des images d'artisans besognant dans la rue, entre les boutiques aux volets vernissés de vert.

Treizième jour
Hôtel Panorama, je prends mon petit déjeuner face au montagnes du Rif. Elles pourraient aussi bien être drômoises, même découpe, même végétation, même brouillard sommital. Je mange à peine, je m'applique tout de même à me nourrir pour la journée.
Dans la salle de restaurant où j'ai fini de manger, trois enfants, un garçon de 14 ans, deux filles un peu plus âgées, débarquent. Ils ne savent pas que le principe est d'aller se servir soi-même. Les serveurs se mettent en quatre alors, pour les soigner. Je croise le regard d'un jeune serveur, nous échangeons un franc sourire et je comprends que ces enfants sont un peu son plaisir de ce matin. Les mômes, placides, acceptent chaque don avec un naturel déconcertant.

Treizième jour
Tandis que les symptômes d'hier me reviennent... mal au ventre, suée, un fond de mal de tête, une envie d'évacuer qui ne trouve pas satisfaction, un peu de fièvre sans doute... des pensées, des doutes viennent encore assombrir mon humeur. Que suis-je venu faire ici. Encore vingt-cinq jours à tirer, et je n'ai pas idée de ce que je voudrais faire, ou voir, au Maroc. On me dit que le sud, c'est « autre chose ». Ah bon. Donc je ne vais pas passer près de Chef Chaouen sans la voir, mais je crois que je ne vais pas non plus m'attarder. Les médinas sont belles mais oh, la vérité, c'est qu'elles se ressemblent. Content d'avoir vu celle de Tétouan, dont les souks et les artisanats ont été préservés mieux qu'à Tanger. J'ai enfin pu visiter la tannerie et c'est beau, comme dirait Coluche (la réplique qui suit est : bon allez on se casse). Je me moque, mais les cuves creusées dans la pierre et qui remplissent leur office depuis des centaines d'années, c'est tout de même émouvant. Je suis moins convaincu par le marché au poisson, dont la vomitive pestilence aurait pu me faire évacuer toute cette merde qui brimballe dans mon bide depuis deux jours. Ce qui m'aurait rendu, oui, rendu, service, même si je ne sais pas comment les Marocains l'auraient pris.
Tout ça, c'est du tourisme, je ne suis pas satisfait. Je cherche une autre façon de voyager, ma façon je veux dire. Je voudrais prendre le temps de rêvasser quelque part. Boire un thé à la menthe en regardant se coucher le soleil, se lever matin de bonne humeur, avec des envies d'exploration, de marche, de méditation et de sieste au soleil. Je ne suis pas certain d'avoir choisi le bon pays pour cela, il y a toujours du monde, et des sollicitations, au Maroc.

lundi 10 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (22)

Douzième jour
Je voudrais vanter les succulentes pâtisseries marocaines achetées hier au hasard de ma promenade à Tétouan. Ce que je peux en dire, c'est que la variété des goûts, des apparences, des textures, enfonçait tout ce que j'ai pu rencontrer à Tanger. Cette fois, le citron était présent, la confiture de fraise avait un beau parfum de fraise, le chocolat de chocolat. Les formes les plus bizarres étaient réussies, les découpages étaient fins, les décorations subtiles. Mais voilà ce matin je me sens écœuré, des envies de rendre. Mon hôtel est cher et je ne voudrais pas rester trop longtemps. Trop malade. Je patiente.

Douzième jour
On croit que la mort, c'est la lumière qui s'éteint, comme quand on s'endort, et il doit bien avoir un truc dans le genre. Mais la mort, je crois qu'elle commence assez tôt, par la destruction progressive de notre univers. Une maison où nous avons été heureux, même si nous ne la voyons plus, si nous savons qu'elle existe encore, notre univers est préservé. En revanche, si nous savons que les bulldozers sont passés, il y a bien un pan du monde qui s'est évanoui. Plus grave amputation encore, c'est la mort d'autrui. Des gens qu'on a côtoyés, qu'on aime ou qu'on a aimé, autant d'univers que l'on a frôlés, imaginés, partagés. J'ai perdu un ami l'année dernière, il s'appelait Christophe Chalessin, une crise cardiaque, 39 ans. Et cinq ans qu'on ne s'était même demandé des nouvelles, pas besoin, il me suffisait de le savoir vivant, je ne me posais pas la question évidemment. Quand j'ai appris, mon premier réflexe a été d'aller chercher des preuves de son existence. Je n'ai pas de photo de lui, si, une, avec deux autres amis de notre « bande », nous étions quatre, ils sont rigolards et lui, il sourit, il n'éclatait jamais de rire. Sur internet, j'ai trouvé des choses futiles, appelées à disparaître avec les ans. Un passionné de jeux de rôle, il avait construit un site autour de l'un d'eux. Dark Tophe. Je crois que ce faisant, je cherchais à me rassurer, je me persuadais que le Tophe avait existé, que tout ce qui existait, pour moi, grâce à lui, ne disparaissait pas avec lui. Que je n'étais pas en train de mourir moi-même. Et la vérité, c'est que la mort, en annihilant mon ami, a fait son œuvre sur tous ceux qui l'ont aimé. Aujourd'hui, je suis au Maroc, à Tetouan. Je viens d'apprendre que ma grand-mère va très mal, elle n'en a plus pour longtemps, si je comprends bien. Envie de pleurer, d'être avec elle.
L'univers s'efface. Se vide.
Mon grand-père, 94 ans, très handicapé maintenant, est déboussolé, me dit-on. « Quand on vieillit, m'a-t-il confirmé un jour, petit à petit, tous les amis meurent autour de toi ». Il a ajouté : « C'est pas drôle ». Depuis quelques années, ils vivent, lui et sa femme, à Troyes. Tous les deux, l'un pour l'autre, avec une immense tendresse, et dans l'idée que tout finirait un jour et même assez vite. Ce jour approche dangereusement. Si la lumière s'éteint pour l'un, pour sûr, elle s'éteindra aussi pour l'autre.

Douzième jour
Mon premier stylo n'a plus d'encre. Ce pourrait être une métaphore valable, aussi.
En tout cas me voilà fermé dans ma chambre. Pas le goût de sortir. Je vais me forcer. Je voudrais voir le quartier des tanneurs, c'est un spectacle, il paraît. Que je pourrai raconter à ma grand-mère en rentrant. 

vendredi 7 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (21)

Dixième jour
Je suis sur le départ. La météo annonce encore plusieurs jours de pluie, ce qui me fait hésiter sur ma destination. Je voudrais Tétouan et Chef Chaouen, mais sous la pluie cela n'a pas beaucoup de sens. Il semble en revanche qu'il va faire beau à Rabat, Meknès et Fès.
Pour le petit déjeuner, j'ai testé les pâtisseries à l'espagnole du Petit Prince. On ne peut plus dégueulasses.
Ou Fès, direct. Rabat ne m'attire plus trop. J'ai vu la gare routière, glauque. Non mais peut-être que c'est intéressant Rabat, seulement, ça ne m'attire plus trop.

Dixième jour
Le départ pour Tetouan a été assez simple, in fine. J'ai cru un moment que dans la foire des cars privés, en partance pour tous les coins du Maroc, je ne retrouverai pas mon petit bus. Et puis, j'ai demandé de l'aide pile à la personne qui s'est occupée des passagers pour Tetouan. Presque un coup de bol, je me doutais qu'il était mouillé dans l'affaire, appelons ça le nez. Je me suis posé tout au fond, et j'ai vu des mecs se bousculer pour ne surtout pas s'assoir à côté de moi. Ça fait plaisir. Deux superbes garçons ont trouvé une place avant le pauvre et gras vieux moche croûton qui s'est retrouvé tout penaud à côté de moi. Il a dormi une heure quasiment sur mon épaule avant de se précipiter sur une place qui venait de se libérer, pour les deux ou trois minutes de voyage qui restaient. Devant la gare routière toute neuve, j'ai hélé un taxi jaune, la couleur des « petits taxis » de Tetouan, conduit par un dieu vivant, jusqu'à l'hôtel que je lui avais indiqué. Bon, en fait, je n'ai pas hélé ce taxi. J'étais encore à me demander si j'allais le faire quand un vieux m'a littéralement poussé dedans : il se trouve que la personne placée juste à côté du dieu vivant prenait la même direction que moi. Le vieux a pris deux ou trois Dh, le taxi m'en a demandé dix. Ce dont ce chauffeur n'avait pas l'air de se douter, c'est qu'il aurait bien pu vouloir la lune. La vie est une somme d'occasions manquées.

Onzième jour
Un sanglot me réveille d'une courte sieste.
Je lui tends la main, mais il regrette, il a fait comme il a pu, il s'effondre, il cligne des yeux, ses lèvres bougent, mais je ne comprends pas ce qu'il dit. Et il meurt. Mon sauveur meurt encore avant de me sauver. Je me redresse sur le lit ou je me suis écroulé tout à l'heure. Des voilages blancs filtrent l'aurore. J'ai bavé dans mon sommeil, sur le couvre-lit. Les lettres bleues de l'hôtel Panorama s'illuminent d'un dernier rayon de soleil. Qui j'attends, quel sauveur.
Mes héros meurent chaque jour. Je ne sais trop ce que cette phrase signifie. Mais elle me paraît parler de moi. De mon espérance, déchue, tel un ange. Mes héros meurent chaque jour.
Qui j'espère ? Est-ce que je n'en finis pas de pleurer mon père ? Je me pose la question sans croire à une réponse positive. Mais enfin je dois me poser les questions. Cette souffrance qui m'assaille un soir de sieste. Est-ce que c'est seulement un deuil qui ne veut pas se faire ? Quels sujets dois-je aborder pour expliquer ce sanglot, ce rêve. Je n'ai peut-être pas tout à fait réussi le deuil de mon amour fou. Comment ne pas se sentir abandonné quand on a aimé, et qu'on n'aime plus.
C'était un rêve.
Mais, de quoi devrait-on me sauver ?

mercredi 5 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (19)

Dixième jour
Je reste à Tanger, je viens de confier mon linge à un pressing. Je me faisais les sangs en me disant que je ne savais toujours pas retrouver le quartier des blanchisseurs – appelons-le ainsi, il y a quatre ou cinq laveries – sur lequel j'étais tombé il y a quelques jours. Donc je descends de l'hôtel avec la ferme intention de noter sur mon plan l'endroit exact, que je me donnais pour mission impérative de trouver. Et je suis content, j'ai accompli ce qui devait l'être. En sortant de l'hôtel, je me suis dit ce doit être à droite. C'était en effet à droite, à environ quinze mètres.

Dixième jour
Alors que j'ai encore craqué pour le Petit Prince, je me retrouve dans ce café que j'affectionne. Le Café de Paris est un immense établissement, toujours plein, et le lourd qui a écrit dans le guide du Routard que « le décor craint un peu » est juste un imbécile. Bon ce n'est pas Versailles, malgré les murs entiers de miroirs, d'un mètre sur un mètre, rivetés, ou les luminaires sur les colonnes, dorés à l'or fin, discrètement kitch. Mais ce qui me plait ce sont les gens qui fréquentent l'endroit. Finalement, c'est très mixte, pas beaucoup de femmes, même si elles entrent comme elles veulent, bien sûr, voilées ou non. Des touristes, ce n'est pas encore la saison mais il y en a. Pas mal de jeunes gens, mais qui préfèrent la salle du fond, avec une petite vue. Et surtout, surtout, la Chibani connexion. Toute une clique de vieux, sirotant un thé à la menthe et à la fleur d'oranger, ou un café au lait. Ils ont chacun un journal en arabe ou en français, dans lequel ils se réfugient quand une conversation les gonfle, ils peuvent même changer de place, histoire de s'éloigner de leur interlocuteur, et cela malgré les salamalecs de rigueur. La vérité de ces bonshommes en pension dans les confortables fauteuils en cuir, ou mieux sur les banquettes matelassées, c'est qu'ils aiment regarder le temps qui passe. Et qu'ils le voient passer dans la grande symphonie interne qu'ils se composent, chacun, avec le rassurant brouhaha et la présence des autres. Seuls et bien heureux de l'être, ils font ici œuvre d'artiste, mais pour eux-mêmes, des oeuvres éphémères et inconnues. Et puis, ils s'adressent parfois la parole, et ça rigole, et ça assène des vérités. Et il y en a qui préfèrent mettre un terme en s'éloignant ou en plongeant le nez dans leur journal, ils sont amicaux, mais très vaches.
Aujourd'hui je remarque aussi un jeune homme en costard cravate, très rare ici. Il est très beau et se comporte de façon très aristocratique. Je le sens bien héritier d'une bonne famille et le respect qui l'entoure, des serveurs en particuliers, le sourire agréable qu'il distribue, me confortent dans cette idée. De l'autre côté de la salle, je reconnais un homme qui parlait d'art contemporain hier avec un Américain. Une autre fois j'ai vu un Marocain munis d'un cahier où il notait je ne sais quoi, mais, je crois, en français. C'était soit un travail de recherche, soit de la prose, comme j'ai la prétention d'en faire.

Dixième jour
Petite télé-transportation au café Hafa, et c'est en effet un endroit superbe. Sans prétention, alors que je craignais le contraire. Le thé est bon, 6 Dh, les tables carrelées très belles, on s'assoie sans façon sur une des quatre terrasses qui se succèdent, surplombant d'une cinquantaine de mètres le boulevard Mohammed VI et donc, l'Océan. Le soleil s'invite, l'ombre est gentiment donnée par les orangers en fleurs. Au loin des paquebots passent le détroit, certains me paraissent si longs. Et la côte d'Espagne, montagneuse, plantée comme il se doit d'éoliennes. Un truc qui va me faire fuir, c'est la connasse d'à côté, qui a sorti un cahier, un stylo, et qui écrit. Un autre, c'est l'atelier d'écriture, en français, avec des Français, croisé quelques étages plus haut. C'est devenu un lieu commun d'écrire à Tanger. J'espère que ces nazes n'écrivent que de la merde. Ah la lose, je repère encore deux « écrivains » sur la terrasse du dessous. Je pose mon stylo putain.

Dixième jour
Et je le reprends. Car douter de son talent est naturel, quand il n'est nulle part reconnu. Mais seulement entre deux phrases, comme le photographe doute, lui, entre deux clics. Je dois ajouter que l'épidémie d'écrivaillons, tout à l'heure, au café Hafa, n'était que la conséquence de l'atelier d'écriture. Tous planchaient sur un abécédaire dont le thème était Tanger. Rien que d'avoir écrit cette phrase, qui ne dit que la vérité, je retrouve un sourire cynique et jouissif. Presque un fou rire, mais discret, intérieur. Quelle belle journée j'ai passé. Depuis que je suis ici, bientôt une semaine, tout le déficit hydrique du Maroc, qui se trouve être considérable cette année, me tombe dessus. Mais entre l'averse de 10 heures et celle de 19 heures, quelle belle journée j'ai eu.

lundi 3 septembre 2012

Mes carnets du Maroc (17)

Neuvième jour
Je recommence à marcher, depuis deux jours, malgré une grosse fatigue, que je n'explique qu'à moitié. J'ai peut-être perdu l'habitude de cet effort, mais je mange bien, sans excès – au regard de la journée, car mes ventrées de pâtisseries sont tout sauf raisonnables. Hier une ballade obsessive dans le centre, et alentours, pour enfin me repérer. Avant de partir, j'aimerais me souvenir de la façon dont je peux aller ici ou là à Tanger. Dans la même idée, je suis allé dans la Casbah, la Médina, où j'ai quelques repères, maintenant. Mais il faudrait des années pour vraiment tout connaître de ce superbe enchevêtrement de rues, de passages, d'escaliers, de ce magnifique bousculement d'habitations et d'échoppes. Les Marocains, d'un placard ils te font un magasin. Et puis j'ai cherché le Café Hafa, puisque tout le monde a l'air de dire qu'il faut y aller. Je me suis perdu, je n'ai pas trouvé. Je m'en foutais puisque, en y allant, j'ai vu un quartier que je ne soupçonnais pas, de maisons coloniales toutes pimpantes, autour du stade de foot. Surtout, entre deux pâtés de maisons, une ouverture sur la mer, elle-même marquée par un gros cailloux, petit frère de celui qui trône en haut de ma Croix Rousse. D'énormes rochers accueillent les rêveurs pour se laisser bercer par le bruit lointain de la ville, le brouhaha de la mer qui s'écrase en contre bas, le dessin de la côte d'Espagne, tellement proche. Et fuyant le port ou aimantés par lui, des brigades de bateaux de pêche bourdonnaient. J'ai lu quelque part que les jeunes Marocains venaient au bord de l'eau s'éblouir du mirage espagnol et européen. C'est un fantasme d'occidental, je suis certain que nombre d'entre eux n'auraient rien contre un nouveau départ en occident, mais ceux que j'ai croisé sur ce rocher, tout comme ceux qui me côtoyaient devant le panorama qu'offre la porte sur la mer, sur l'esplanade de la Kasbah, aimaient le paysage et s'y laissaient emmener, tout comme moi.

Neuvième jour
Demain est charnière. Je dois m'arracher à Tanger, où j'ai quelques repères, j'y entretins même l'espoir d'une rencontre. J'ai du linge à laver, à sécher, et une hésitation sur ma destination. Je me dis que puisque j'ai enfin repéré une laverie, je pourrais essayer de repartir à neuf vendredi ? A Chefchaouen, dont tous les Marocains de Tanger me vantent la beauté ? Ou, à cause du soleil, de la chaleur, qui me manquent, à Fès, plus au sud ?

Neuvième jour
Dépenses :
Restaurants : 200 + 159 + 135
Pâtisseries : 50 + 50 + 12
Hôtels : 195 + 250 + 720 + 180
Voyages : 2000 + 135
Thés, cafés : environ 20 Dh par jour, soit 180
Lessive : 50
Total : environ 4300 Dh. Soit à peu près 400 euros, voyage aller retour compris. On peut dire que le Maroc ce n'est pas cher.
Ah oui, et 150 de Mac Do, 40 de petit déjeuner.

vendredi 31 août 2012

Mes carnets du Maroc (16)



Huitième jour
Deux rencontres à raconter. Encore faudrait-il poser les guillemets à l'une d'elles. D'abord un garçon franc d'apparence, et moi les trois Casa du London's Pub me rendaient plus téméraire, hier soir. Je suis à 150 mètres du Rembrandt, me dit-il, le Rembrandt est un grand hôtel mythique de Tanger. Je répond rendez-vous devant dans cinq minutes. Charmant jeune homme, bavard, qui me propose assez vite de partager « un peu plus d'intimité ». Comment dire non. Sauf qu'il est collocataire de son logement et que moi, pire, je suis à l'hôtel. Nous arrivons, chemin faisant, devant la réception de l'Ile Verte, blindée de mecs, je dis à mon petit gars, bien fort, tu me suis ? Il essaie de me suivre, mais la clique virile massée à l'entrée l'en empêche. Quant à moi, je fais mine d'aller chercher l'objet que je suis sensé lui donner, en fait je prends juste le temps d'uriner et je brandis mon guide du routard au retour. Je doute de l'efficacité de nos stratagèmes. Le doux Ayour, dont le prénom m'échappe encore, je l'appelle Ayour, il tenait à me revoir, ce matin à 9 h 30. Il disait vouloir me montrer le café Hafa, autre mythique endroit, un café en terrasse, discret, me dit-il. Il avait l'air de croire que nous aurions pu avoir enfin ce que nous espérions tous les deux. Un peu plus d'intimité. Il n'est pas venu au rendez-vous.
Deuxième rencontre, avec un garçon au visage fin et presque noir. Très belle physionomie. Nos regards s'étaient croisés, déjà, il y a deux jours, sur la terrasse des paresseux qui longe l'avenue Pasteur. Nous nous étions tous deux retournés en même temps l'un sur l'autre, puis j'avais continué ma route, honteux. Et je l'avais retrouvé cinquante mètres plus loin, me suivant. Je me suis débarrassé de lui en tournant assez brusquement dans une des rues commerçantes et grouillantes, sous le souk des pauvres. Tout à l'heure, au même endroit, nos regards se trouvent, nous nous retournons. Je reprends ma route en réfléchissant tout azimuts. Ce garçon me cible-t-il pour des raisons pécuniaires ? M'a-t-il croisé sur un site de rencontre ? En tous cas je le piège à nouveau et je le vois qui file à l'opposé de moi. Pris de remord, et surtout intéressé, je lui file le train, qu'il a fort appétissant, à mon tour. Il est très pauvrement habillé, assez sale, un sac plastique bleu dans la main. Il me repère, nos regards se croisent à nouveau. Je voudrais lui parler, je suis presque sûr qu'il ne parle pas français. Finalement, c'est à nouveau lui qui me suit. Je n'arrive pas à prendre de décision. Je suis à peu près certain qu'il n'a pas d'appartement par ici, et moi j'ai déjà raconté qu'il m'était impossible de recevoir. Je m'arrête pour prendre mes lunettes de soleil, le soleil, pour quelques minutes, est éblouissant sur le boulevard Mohammed V. Il me dépasse, il se retourne au moment où je prends la décision d'entrer au MakDou, un salon de thé pour riches, un peu de lâcheté, de désespoir, et j'ai pensé que je pourrais bénéficier d'une wi-fi, pour laisser un mot à Ayour. Mais leur wi-fi ne fonctionne pas.

Huitième jour
Ballade au hasard des rues d'un quartier résidentiel, hors des plans et des guides, des immeubles modernes, sans charme, peu de commerce. Une tranquillité. Soudain je me retrouve à un endroit que je connais, et j'entre dans la gare routière surchauffée. De multiples bonshommes, des gras, des vieux, avec des moustaches, gueulent je ne sais quelles offres, des taxis sans doute, des guides touristiques, peut-être des chambres en ville, mais tout ça en arabe, parfois en espagnol, impossible pour moi de savoir. Je m'extirpe de ce maelström, je me souviens du chemin du centre-ville, de Mohammed, le guide de mes premiers pas à Tanger. 
Sur l'avenue Mohammed V, je veille, à la recherche d'Ayour ou du bel inconnu. L'averse me surprend. Je suis mouillé comme par une longue course. Allons boire un thé.

Huitième jour
Et deuxième séance de pâtisseries marocaines. Une pâtisserie qui embaumait de loin, Rahmouni. Plus chère que le petit Prince, mais les prix dépendent un peu de la gueule du client – et la mienne est de celles qu'on peut faire cracher. J'accepte parce que, au pire, le patron me vole 1 euro, sur les quatre dépensés. Le serveur me semble intimidé par mon français, qu'il ne parle pas. Et je m'en vais au Gran Café de Paris goûter tout ça. Un peu déçu. Le chocolat est meilleur qu'au Petit Prince, mais je trouve la pâte d'amande envahissante. Et puis il y a moins de graines, les textures en sont toute les mêmes et surtout sans nuances, à chaque bouché c'est une pâte bourrative. Pas de croquant, pas non plus de crème légère ou de biscuit aéré. Bon un ou deux petits fours m'ont plu, un à la noisette et au miel, avec une amande, je crois. Deux autres à la noisette et au chocolat, agréables, pas mémorables.

mercredi 29 août 2012

Mes carnets du Maroc (15)

Septième jour
Il faut que je pense à l'intérêt de ce journal. Ce n'est pas parce que je suis à Tanger que tout ce qui m'arrive mérite d'être raconté. Je voudrais entamer une réflexion sur le voyage, sur ce que je veux en tirer, ce qu'il doit amener dans mon écriture et, pourquoi pas, d'ailleurs cela me semble concomitant, dans ma vie.

Septième jour
En attendant, il pleut. J'ai souvent froid, mais surtout en l'absence de chauffage, mes vêtements ne sèchent pas. Ceux que j'ai sur le dos comme ceux que j'ai confié à une dame de service espiègle de mon hôtel. C'est très embêtant, puisque je n'ai plus rien à me mettre pour demain.

Septième jour
Ma copine Isabelle m'a refilé sa maladie, je ne cesse de mater les pâtisseries. Et j'en goûte quelques-unes. Je crois que j'ai trouvé celles qui me motivent. La boutique s'appelle Le Petit Prince, sur l'avenue Pasteur. Alors ce ne sera pas pour l'accueil, que je qualifierais d'approximatif. Mais en revanche pour la variété ou la qualité des pâtisseries orientales. Ils font aussi des desserts occidentaux mais, sans vouloir dire du mal, plutôt de l'espagnole que du français, et c'est une tendance générale, les pâtisseries à la marocaine sont boudées par les Marocains. Alors que celles dont je me gave à l'instant, sont succulentes. Pas de fleur d'oranger à l'horizon, des graines de toutes sortes, du glaçage chocolat sur un genre d'amalgame dominé par la cacahuète, des biscuits surmontés d'un fruit confit ou d'éclats d'amandes et, ah, tiens, je reconnais un Povorone espagnol. Des mini-crêpes fourrées, glacées au sucre, une corne de gazelle, et un gâteau au délicieux goût de lebkuchen... En fait je me régale un peu trop, je me fais l'effet non d'être un gourmet, un ogre.

Septième jour
J'ai encore le temps, mais je suis tout de même, il me semble, sur un demi échec. Comme d'habitude, j'éprouve des difficultés à rencontrer des gens. Ce qui est bizarre, ou pas, c'est que les Marocains m'inspirent confiance, et dans le même temps je ne peux m'empêcher de penser, chaque fois que j'établis une « relation » avec l'un d'eux, qu'il y a volonté de me soutirer du blé. À la réflexion, cette impression est justifiée. N'épiloguons pas. L'exemple, ce sont les guides qui se jettent sur toi, de préférence en espagnol, Hola que tal ?...

Septième jour
Le superbe et jeune serveur du London's Pub vient de me servir le premier poisson de mon séjour. Et moi j'en profite pour le regarder. Le serveur. Franchement, le poisson est délicieux, c'est une petite assiette en forme de poivron, un filet de poisson blanc mariné. Un tapas, tout comme le pilon de pollo au gingembre et la salade marocaine, tout à l'heure. Servis avec les bières que je me suis permis aujourd'hui. Deux bières de Casablanca, que je trouve bien bonnes. Mais deux maximum, parce que bon, pas question de me bourrer la gueule. Enfin, pas tout seul. On me sert des beignets de poisson, maintenant ! Vont me coûter combien ses bières ? M'en fous en fait. Je voudrais que ce joli mirage m'invite chez lui, m’incite à rester une semaine ou deux. J'ai rêvé de Tanger, ne pourrais-je alors faire de ce rêve fort, doux et parfumé (au poisson mariné ou au poulet grillé, je ne sais pas encore), une réalité ? (hum, euh, troisième bière) (juste pour la compagnie ou disons pour l'illusion de cette compagnie).

lundi 27 août 2012

Mes carnets du Maroc (14)

Sixième jour
Je calcule qu'il me reste trente-deux jours au Maroc. Le transport ne coûte pas bien cher, si j'en crois ma première expérience. Disons que je peux ignorer pour l'instant ce poste de dépense. Je vais compter une moyenne de 220 Dh par jour pour le logement, sachant que je ne paye que 180 Dh où je suis. Selon un calcul (savant), à partir de 15000 Dh de budget, j'ai presque honte de le dire, il me reste environ 6500 Dh pour tout le reste, bouffe, blanchisserie, thé à la menthe, et les petites arnaques où je pourrais tomber. Il me faudra peut-être aussi acheter des vêtements, par exemple, s'il continue à faire froid.

Sixième jour
Je crois tout de même sentir la déprime des Marocains. Au Gran Café de paris, dont le mobilier et l'ancienne élégance témoignent d'un passé brillant, les figures, pour n'être pas inamicales, sont fermées. Tu les vois sourire lorsqu'ils se croisent, qu'ils se touchent, ils touchent beaucoup, et tendrement, sans ambiguïté, et c'est d'ailleurs pourquoi ils se touchent. Bien sûr, ce que je raconte est valable entre hommes, entre femmes, pas entre les deux sexes, je soupçonne que c'est une des raisons de leur déprime.
Événement, j'ai l'impression, une femme vient de rentrer seule au Gran Café de Paris, et ce juste au moment où j'allais faire la remarque que les femmes en étaient totalement absentes. Elle s'est d'ailleurs à peine assise, elle a jeté des coups d’œil partout, qu'elle fuit.
J'ai vu des femmes radieuses, aujourd'hui, sur le boulevard Mohammed V, le long de la plage. Presque toutes voilées, au bras d'un homme. Je peux très bien imaginer que certains couples se sont formés dans une des boîtes de nuit qui se côtoient le long de ce boulevard. Lui intimidé, mais fort et prévenant, elle indépendante, gracieuse, les cheveux libres et provocants. Le couple, formé, n'ayant évidemment jamais fauté, cherche ensuite l'approbation de la famille et très vite, vient parader ici, la femmes enfin voilée, d'un joli tissu orné de dorures, l'homme, lui, ne changeant rien, arborant seulement un air de contentement et de fierté. Elles sont belles ces jeunes femmes et je ne me sens pas le droit de juger leur sors peu enviable. Qu'elles vivent, et voient.
Cette façon qu'elles ont, tout de même, ici ou en France, d'entrer tout sourire dans la souricière. Non non mais ça y est j'ai émis un jugement.
Je réfléchis, cette impression positive que me donne le peuple marocain, au-delà des airs tristounes que je notais tout à l'heure, est probablement dû à sa vitalité plus qu'à sa bonne humeur. A sa jeunesse.

samedi 21 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (13)


Cinquième jour
Un peu plus tard, je suis allé voir la terrasse du Salon bleu, une sorte de petit restaurant tenu par Philippe et Olivier, deux lyonnais qui tiennent aussi la maison d'hôte pour riche, le Dar Nour. Il faut dire que je me suis mis dans l'idée de les rencontrer pour les interroger. Ils ont sans doute de bonnes histoires du coin, et puis celle de leur installation ici me semble représentative de quelque chose de marocain. Et, donc, cette terrasse du Salon bleu m'a offert cette vue sur la médina et sur la baie de Tanger, vue que je fantasmais depuis l'Europe. J'ai pris beaucoup de plaisir à observer l'empilement des maisons, les couleurs changeantes et les murs abîmés, les antennes paraboliques, qui font aujourd'hui parties de ce genre de paysage, les toujours très seyants linges pendus. La large place, devant le boulevard Mohammed VI, marque, en une élégante virgule, la baie. Je perds mon regard sur les immeubles blancs, plantés à l'autre bout, puis sur la colline autour de laquelle s'agglutine encore d'innombrables maisons. La lumière se déplace, désignant chaque quartier, selon son bon vouloir, le doigt d'Allah. Mais j'ai froid, quand mon thé à la menthe ne me réchauffe plus. Trois fois le prix habituel, mais je ne regrette aucun dirham dépensé là.

Cinquième jour
Le musée de la Kasbah ne casse pas des barres. L'occasion de s'instruire, tout de même, sur l'occupation du site de Tanger depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu'aux Alaouïtes, la dynastie régnante, en passant par les Portugais, auteurs des murailles actuelles. Et puis ma foi ce musée occupe un palais, dont il faut admirer les céramiques de la cour, les portes en bois multi-centenaires et enfin les sublimes plafonds en cèdre, finement sculptés, colorés, de véritables splendeurs.

jeudi 19 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (12)


Cinquième jour
Changement d'hôtel. Une chambre plus petite et plus sombre, mais plus accueillante et beaucoup moins chère. Recommandée par mon guide, et en fait, dès qu'il fera beau, j'ai l'impression que ce sera le meilleur emplacement, pas loin de la plage et tout près du marché des pauvres, souk animé, populeux et populaire, comme son nom pourrait l'indiquer. Ce marché en pente, ou il y a aussi une halle aux poissons hyper bruyante, borde la place du 9 avril 1947 et abouti à la rue d'Italie qui longe la Médina. C'est dans cette rue que je suis à l'instant, dans le café salon de thé l'Excelsior. Au milieu des Marocains lisant le journal ou discutant de sujets que je serais bien incapable de deviner. Et ce thé à la menthe que je bois par petites gorgées brûlantes me fait du bien. D'où je suis assis, j'observe les Marocains, en babouches sous la pluie intermittente ou, tel ce vendeur de pommes de terre désespéré, en face de moi, avec un sac en plastique sur la tête. Les femmes ont une raison supplémentaire de se voiler et les jeunes hommes ne perdent rien de leur vivacité. Je m'interroge sur les tenues de certaines paysannes, qui m'ont l'air de vendre un peu ce qu'elles peuvent. Des tissus rouges rayés de blanc, ou l'inverse, en plusieurs couches, et puis surtout ce chapeau de paille conique orné de rubans et de pompons violets. Une peuplade du coin, sans doute.

Cinquième jour
Je me suis souvent paumé ces quelques jours, à Casa ou à Tanger. Ce qui est sympa, c'est que c'était à Casa ou à Tanger. Ce qui est moins drôle, c'est que chaque fois, après avoir bien étudié mon plan, je suis allé dans la mauvaise direction et même je devrais dire la direction opposée. Je jure que cela ne me ressemble pas, j'ai du mal à comprendre ce qui m'arrive. Tout à l'heure, je suis allé à la Médina et au-dessus, la Kasbah. Un dédale inextricable de ruelles étroites, d'escaliers inégaux, de boutiques. J'y suis allé comme j'aime, bille en tête, m'enfonçant dans le labyrinthe à l'instinct. Et je n'ai jamais eu la sensation d'être perdu, je ne l'ai d'ailleurs pas été. J'ai donc vu la place du 9 avril 47, des rues blindées de commerces en tous genres, en montant jusqu'à une esplanade, devant le musée de la Kasbah. J'ai été alors par deux fois sollicité par des Marocains que je n'ai pas eu la force d'ignorer. Pas de malaise non plus, il suffit de se montrer ferme et de passer son chemin. Le plus insistant voulait vingt euros pour me guider, et il a même commencé à me montrer la maison de Paul Bowles et de Van der Truc, un mec dont j'avais déjà entendu parler mais dont le nom m'échappe, un milliardaire surtout connu pour ses milliards et je crois que c'est pour cela que je n'ai pas envie de rechercher son nom. Au bout de l'esplanade est une porte percée dans la muraille qui entoure la médina, et il est ici une station agréable, dominant le front de mer, le port en construction, l'avancée des bennes de rochers sur la mer, se frayant littéralement un chemin dans la mer – ou l'océan, comment savoir. Avec ce temps très humide, la vue n'était pas aussi dégagée que dans quelques jours, mais j'ai cru apercevoir Gibraltar, et l'ombre, peut-être d'Al Andalus. En compagnie de quelques indigènes mélancoliques, je suis resté planté là, le nez au vent. La compagnie silencieuse et humble des hommes est le baume du voyageur que je suis.

jeudi 12 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (11)


Quatrième jour
J'arrive à Tanger. La cosmopolite, l'interlope, la ville des écrivains, des peintres orientalistes, entre mer et océan. Surveillant le détroit de Gibraltar, elle serait elle-même un pont, qui relie l'Afrique à l'Europe occidentale. J'y entre un jour de pluie, je ne reconnais rien de ce que que j'avais imaginé. Le plan sommaire de mon guide ne correspond en rien à ce que je vois. Je pensais la gare routière adossée au port, et je suis incapable de trouver la mer. J'aperçois une mosquée, je crois que c'est celle du plan, mais pas du tout. J'en fais le tour, je suis dans un quartier très chic et chiant. Tout ça sous une pluie trépidante. Je retourne à la gare routière et là je m'arrête. J'essaie de me concentrer, de situer tous les éléments de ma carte, qui ne mentionne d'ailleurs que ce qu'elle veut. Je suis un peu désœuvré, sous la flotte, mon chapeau de paille dégoulinant sur les pages de mon guide. La lose. Un homme m'aborde, j'ai le réflexe de l'envoyer gentiment paître, mais il a l'air de s'en foutre, il a même l'air de se foutre de tout. Ce qui me plaît. Je lui souris, il finit par se présenter, Mohammed, « comme 80 % des Marocains » rigole-t-il. Mais moi ça ne me fait pas marrer parce que je me demande s'il n'essaie pas de caresser ma petite fibre raciste ordinaire d'Européen. Il me demande si j'ai un hôtel, je lui dis que oui, alors que non, il me demande lequel, je lui réponds Mamara, un qui est dans la rue la plus craignos de toute la ville. Il me conseille plutôt ce qu'il appelle la vieille ville, et bon du coup ça me fait hésiter car c'était mon premier projet, la vieille ville. Et là il me dit par là, c'est par là. Et pouf, il m'emmène, devient mon guide. Il m'emmène droit sur le pire hôtel de ma vie, le Holland, rue de Hollande. Super bien placé, une maison superbe, et des chambres aussi sympas que celles d'un asile psychiatrique. Éclairage au néon, carrelage antédiluvien repeint en bleu ciel, sur les murs. J'ai l'impression que je vais dormir dans une salle de bain, mais pas celle du Majestic, hein, plutôt celle d'un orphelinat d'une banlieue de Bucarest. Ceaucescu style. J'ai négocié le prix pour la meilleurs chambre en lui disant que de toute façon elle ne me plaisait pas et que si je la prends, ce ne sera que pour la nuit. 250 Dh, au lieu de 300. Mais en fait je crois que ça ne les vaut même pas. Du coup, j'ai laissé mon sac et j'ai dit à Mohammed, je te paye un coup quelque part. Lui ça ne l'arrangeait pas trop, il espérait un peu plus qu'un verre de café au lait, il a hésité. Puis il a commencé à me balader dans le quartier juif, c'était superbe, sauf que je flippais, et s'il avait des potes qui aiment trop l'argent, hein ? De coupe-gorges en coupe-gorges, je n'ai croisé qu'enfants jouant aux billes, boutiques animées de barbiers, de vendeurs de produits pour femmes, et pas mal de bonne humeur. Seul Mohammed semblait en deuil, les épaules basses, la mine lasse. Au coin d'un souk, il m'a proposé de boire un coup à une terrasse où j'ai tenté en vain de le faire parler. Je sais qu'il est berbère, divorcé d'une femme qui lui a fait trois enfants. Il est au chômage, depuis longtemps, et l'usine Renault qui vient de s'installer n'a pas voulu de lui. Mais il ne cherche pas vraiment de travail. Il en trouvera « si Dieu le veut ». Il espère que le Maroc va aller mieux, avec le nouveau gouvernement, les droits de l'homme, de la femme, c'est déjà un énorme progrès : « par rapport au temps d'Hassan II ». Puis il se lève, il disparaît dans le café tandis que j'ai terminé mon verre de thé à la menthe. « On y va ? » me propose-t-il, et j'approuve. « J'ai payé », ajoute-t-il et là je me dis qu'il est malin. Il me fait finir le tour qu'il avait commencé, il me dit, tu sais, tu peux donner un peu, mais c'est pas obligé. J'ai failli dire que ok, alors, si je ne suis pas obligé. Mais j'avais mis 50 Dh dans ma poche, pour lui, et je lui ai tendu. 

mardi 10 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (10)


Quatrième jour.
Tout à l'heure, quand le car est parti, je me suis fait la réflexion et s'ils avaient oublié de poser mon sac dans la soute. Car la CTM, Compagnie des Transports Marocains, enregistre ton bagage et se charge elle-même de l'embarquer. Mais je suis totalement rassuré. Il y est. C'est une certitude, et pour cause. Pour sortir de la rue Léon l'Africain où il était stationné, le car éprouvait des difficultés à s'insérer dans la circulation assez folle du boulevard des FAR (Forces Armées Royales), quand un jeune homme apparu sur la droite, beuglant et brandissant à bout de bras... mon sac. Juste à temps, donc.

Quatrième jour.
Dans les campagnes, ici, les baudets travaillent encore, tout comme les chevaux qui traînent des charrettes, conduites par des hommes debout. J'en ai croisé quelques-uns en plein centre de Casa, en fait il y en a beaucoup. Cela me rappelle un vieux laitier qui faisait sa tournée, à Angers, peut-être, dans la fin des années 70. A l'époque, c'était une curiosité. Ici, sur des chemins de terre rouge, des jeunes bergères vêtues de robes d'un bleu touareg luminescent mènent des troupeaux de vache. Au bord de l'étang, un berger plus âgé est assis auprès d'un petit garçon, les jambes allongées devant eux. Ils regardent les reflets sur l'eau de la beauté du monde. Où ils entrent sans bruit, malgré eux, par la porte des rois. 


lundi 9 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (9)


Quatrième jour
Sur le chemin de Tanger. D'abord, une traversée de Casablanca. Je suis toujours abasourdi d'apercevoir de la vie humaine dans des endroits où, en gros, je n'ai pas envie de m'attarder. Je m'étonne de ce que cette vie puisse ainsi se satisfaire du trou où elle est. Tout cela est très relatif, évidemment, Lyon est un trou en comparaison de Paris. Juste, on peut dire que Paris n'est pas un trou. Et là je suis à Casa, ou dans ses faubourgs. Je vois des gens qui sont ensembles, discutent, se touchent, rigolent. Des enfants qui sortent de l'école, empruntent une rue dont ils connaissent le moindre chaos, mais pas le nom. Des jeunes hommes en veste de cuir, sous cette chaleur, des jeunes femmes souvent voilées, ne me semblent pas pouvoir aimer l'endroit où ils vivent. Ce n'est pas un choix qu'ils ont, dans cet environnement urbain sans urbanisme, sans transport en commun, sans beauté autre que la leur. Les habitants de ces quartiers sans âme peuvent se sentir prisonniers, décidément, puisque à cette situation géographique, il faut ajouter, en fait l'une découle de l'autre, la situation sociale. Et si le sentiment d'avenir bouché, de conquête impossible, devrait sans doute être cause nationale en France, ici, le sentiment de défaite est un fléau d'une incroyable violence. Alors, comment le peuple marocain peut-il être si pacifique ? La religion, peut-être, qui régule pas mal de comportements sociaux, notamment envers les femmes, qu'on mate mais qu'on n'agresse pas – à moins d'être son mari. L'équipe de football, dont on est si fier, c'est important la fierté, c'est un bon substitut à la dignité. Et surtout le prix du pain.

Quatrième jour
Je traverse la plaine côtière, de Casa à Salé, en passant par Rabat. Puis, vers le nord, toujours en longeant le front de l'océan. Beaucoup de terres cultivées, un blé vert, du colza en fleur. Mais d'après Jeff, il ne faut pas s'y tromper. La pluie de l'autre jour était largement insuffisante. Et quand bien même elle eût été abondante, Jeff m'affirme que c'est trop tard, « les récoltes sont foutues ». Des paysans fauchent dors et déjà leurs champs pour nourrir le bétail. Les souks marocains, actuellement, proposent des oranges succulentes à 7 dh le kilo, des fraises charnues et sucrées pour 8 Dh. Des légumes frais triomphants, des monceaux de légumes secs, de la viande pendante aux crocs du boucher, beaucoup de poissons, sagement rangés... En apparence, le pays ne manque de rien. Sauf que la sécheresse sévit et l'été est encore loin. Jeff est fataliste sur ce point, alors, je me dis qu'il y a peut-être matière à s'alarmer.

vendredi 6 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (8)


Hier (troisième jour)
Je me suis perdu dans Casa. Un vrai délire, cette ville. Dénuée de points de repères, immense, diverse, les trottoirs défoncés, les ruines et les terrains vagues jouxtant les hôtels Sheraton ou les mosquées, toujours chéries et soignées, mais, je dois dire, pas envahissantes. Des travaux dans toute la ville rendent l'impression de décrépitude plus importante, le tramway. Un réseau de transports en commun ne sera pas du luxe, mais pour l'instant, c'est le plus délirant bordel qu'un aménageur puisse imaginer. Des places entières sont condamnées, avec des passages pensés pour les automobiles, et rien, mais alors rien, pour les piétons. Sur une place où se succèdent toutes les lignes de bus de Casa, il doit y en avoir six ou sept, pas un endroit prévu pour la circulation des piétons, ni même une aire sécurisée pour attendre le bus. Si bien que des milliers de Marocains se retrouvent ici entre les voitures, s'imposant à elles, au milieu des klaxons, dans la poussière, ou se réfugiant sur un chétif morceau de trottoir sablonneux, jonché de détritus et qui sent d'ailleurs la poubelle. Le nom de cette place ? Je suis in-foutu de le dire. Je ne suis pas certain que l'ensemble des Marocains que j'ai croisé ce jour-là aurait su me le révéler. Je n'ai pas trouvé de plaque indicative, mais sans surprise. J'étais perdu déjà depuis un moment, mon plan à la main, en pleine nuit, et je me désespérais de trouver une plaque de rue quelque part. Il y en a ici ou là, il faut avoir du bol, et que les rues ainsi reconnues soient aussi marquées sur le plan. Les Marocains sont très souriants et serviables, donc, il suffit de demander. Salam aleikoum, bonjour, pouvez-vous me dire où je suis ? « Maarif ». Oui oui, mais encore ? Connaissez-vous le nom de ce boulevard ? Non ? Bien bien bien. Et comment je fais, moi. Si on dit bien Cassaouite, ce gentil Cassaouite a tout de même réussi à participer à mon sauvetage. Tout droit tout droit, puis à gauche puis tout de suite à droite, tout droit tout droit, ce sera le Boulevard Mohammed V. Et je connais ce boulevard. Choukrane. Beslama.

Troisième jour
Des garçons des garçons, que ça, des quantités, beaux, glabres et bronzés, de quoi devenir dingue. Des numéros de téléphone en veux-tu en voilà, des rendez-vous, à 18 h, à 19 h 30, à 20 h, demain matin ? Maintenant ? C'est du pur délire. Je me doutais bien que ce n'était pas sur ma seule gueule et je me suis d'ailleurs rendu compte que ma phrase de présentation, sur le site de rencontre où je croise tout ces gazouillis (un masculin de gazelle à ma sauce, gazelle désignant ici, pudiquement, les femmes prostituées, les femmes à touristes et, au delà, les femmes sexys), n'était pas pour améliorer la chose : mon cynique « shopping and fucking », arboré sur le site de rencontre, était pour le moins ambigüe. Tous, peu à peu, ont abordé (et sinon je les ai aidés à le faire) la question du « pourboire ». L'un d'eux, qui m'a depuis donné son numéro de téléphone, s'est excusé en me racontant qu'il fallait bien payer le loyer pendant ses études. En fait, je pourrais n'écouter que mon désir de salaud, payer, une somme qui devrait être à peu près acceptable, et niquer, ou même faire l'amour, à un de ces jeunes hommes magnifiques. Non, c'est non. Je le ferai le jour où je voudrai m'avilir. Avec un pote, on louera une maison, chacun sa chambre.

Quatrième jour
Maman, je veux te dire un truc, je suis pédé.

jeudi 5 juillet 2012

Mes carnets du Maroc (7)


Troisième jour.
Bon dieu de boulevard Zerktouni, qu'il est long. J'ai cru ne jamais trouver ce que je cherchais, un café qui propose la wi-fi. J'étais même prêt à me rabattre sur un Mac Do. Du coup, j'ai réussi à passer les messages que je voulais. Un rendez-vous à 19 h 30, dont j'espère un peu plus qu'une partie de jambes en l'air. Et je me tâte pour m'organiser un réveil agréable, avant de courir à la gare des voyageurs de la CTM, j'ai deux numéros pour cela, deux. Ah le Maroc, ah, l'internet. Bon, je me fais l'effet de faire exactement ce que je réprouve, mais dites, la chair est faible.

Grill 2011 : mot de passe du Café Carnaval, boulevard Zerktouni.

Premier jour.
Dès ma première visite, j'ai mal à un pied. Je boîte comme un imbécile derrière Jeff, qui file toujours un bon train, tout heureux, par exemple, de s'enfoncer dans Derb Ghallef, le souks aux mille échoppes et aux trafics en tous genres.

Deuxième jour.
J'ai mal aux deux pieds, maintenant.

Troisième jour.
Demain, je vais à Tanger, avec l'objectif de m'y reposer. Je me sens épuisé par les marches, par cette attention permanente qu'une ville nouvelle, et surpeuplée, me demande. J'aime ce sentiment d'être l'étranger, mais il me fragilise. Je suis vigilant à me fondre dans la foule, j'observe les Marocains, j'essaie de faire pareil. Pourtant, je sais que c'est marqué touriste sur ma gueule.

Quatrième jour.
J'ai petit déjeuné à l'hôtel. Pas mal, d'ailleurs, quand je pense aux horreurs que j'avalais à Madrid ou Athènes. J'ai même plutôt apprécié le pain au chocolat, qu'ils appellent mignonnement petit pain, très gras, mais avec bien peu de cacao et sans beurre. Me voici rue Léon l'Africain ou je bois un café en terrasse. En face de moi, un mur peint, comme je peux dire qu'il y en a beaucoup à Casa, de ceux qui cherchent à cacher un bidonville ou un marché. Celui-ci, je ne sais trop ce qu'il enferme. Je crois que c'est juste un terrain vague, étant donné la pauvre végétation qui dépasse. Mais ce terrain vague est protégé par un mur hérissé de tessons de bouteilles. Je sirote mon café. J'attends. C'est un de ces moments d'attente qui participent au voyage. Le serveur m'a amené un grand verre d'eau. Je souris. Ce qui me sépare d'une bonne gastro.

mercredi 4 juillet 2012

Mes carnets du Maroc : avant le Maroc (2)



 
Préparatifs 2
Deuxième jour, ou troisième ou vingtième, on est bien d'accord. La date du départ approche. Je me sens suspendu entre deux cieux. Dans un nuage, ou bien suis-je moi-même le nuage. J'ai du travail à avancer pour partir l'esprit libéré, donc je fais ce que je dois, ce que je peux, des expositions à visiter, des rendez-vous à prendre et j'ai rédigé déjà quelques articles, pour le journal qui m'emploie. Est-ce que je fais bien tout comme il faudrait, cette question butte sur un mur, ou plutôt la réponse à cette question semble s'éparpiller dans les nuées ou je flotte. Je sais que le 27 mars, c'est à dire dans quelques jours, je serai à Casablanca. On dit Casa. La maison. Et je ne sais pas encore où je logerai.

Préparatifs 3
Je crois que c'est ce qui me fait flotter, comme ça, cette incertitude fascinante, qui me terrifie, mais qui m'aimante tel un gouffre.
Je suis entre mon monde, celui ou je travaille, où je m'arrange pour fuir à la montagne, pour baiser de temps en temps, où je lutte jour après jour contre mes tendances à trop manger trop gras, trop boire trop de café, trop d'alcool et d'ailleurs cela me fait penser que je dois aller à la salle de sport, je ne vais pas développer sur ce point, j'ai payé l'inscription, mais je ne suis pas encore inscrit, un truc de couillon. Bref, je dois y aller avant le départ, sinon je perds tout, c'est à dire une année d'accès. Seulement je sens bien que même avec une inscription en bonne et due forme, je n'irai guère dans cette espèce de dojo qui pue les pieds. Bon, je disais... Je suis entre mon monde et un autre, entre le moi qui sait se gérer, par habitude, et un autre qui ne ressemble à rien, un moi qui se révélera le 27 mars, à Casa, lorsqu'il faudra se débrouiller.

mardi 3 juillet 2012

Mes carnets du Maroc : avant le Maroc (1)


Préparatifs 1.
Retour sur les préparatifs. D'abord, il n'y a pas de premier jour des préparatifs. Il y a une idée qui palpite pendant un an, une hésitation qui dure un an, sur le chemin, les endroits que je veux voir. Le Maghreb est-il une région attirante, je veux dire en dehors de ces sublimes garçons que j'ose imaginer trois quart nus sur les plages. La réponse à cette question est clairement oui, et d'ailleurs j'espère ne pas me transformer en cet horrible monstre velu qu'est le touriste sexuel. Commençons par l'Algérie, il se trouve que la littérature m'amène en Algérie, comme beaucoup de lecteurs, puis-je croire, grâce à Albert Camus. Rien que Camus, les ruines de Tipaza, l'étranger fumant son clope à sa fenêtre, ou encore le petit garçon qui se raconte dans Le Premier homme. Mais il n'y a pas que les livres, il y a les copains de classe, qui s'affichaient Algériens et cela me fascinait, me frustrait, parce que je n'avais rien d'aussi beau, de si exotique, de tellement spécial, à revendiquer. Et c'était une des raisons qui me faisaient m'exclamer ah oui mais vous êtes Français avant tout, c'était pour dire on est pareils. A l'école, j'ai eu un ami portugais, ça me faisait le même effet, j'étais hyper complexé. Et à postériori, ça m'énerve. Vous me faites tous chier avec vos miséreuses revendications identitaires de merde, je suis pédé, je vous ai emmerdé avec ça moi ? Pas le souvenir. Pourtant c'est un très beau pays la Pédérastie.
Bref.
Cette année j'ai écrit à un copain croix-roussien qui s'était installé à Tizi Ouzou, je crois, avec sa femme et sa petite. Il n'a jamais répondu. J'ai voulu communiquer avec François Beaune, l'écrivain, que je connais un peu, croix-roussien lui aussi, et qui fait le tour de la méditerranée avec des adresses tout le tour du ventre, pour son très sympathique projet de récolte d'histoires vraies... Lui non plus n'a pas répondu. Un peintre, lui, avait nombre d'adresses, et j'ai eu la bêtise de ne le contacter que tard, alors qu'il m'avait cordialement invité à le faire il y a des mois. Je me suis senti pressé par le temps, débordé par le nombre des démarches, effrayé, même. Si je veux vraiment aller en Algérie, il me faudra travailler un peu plus sur ce dossier. J'avais une envie particulière d'aller en Algérie. Je l'ai toujours. J'irai un jour.
Et dans mon programme il y avait le Maroc et la Tunisie. La Tunisie j'ai abandonné très vite parce que tout le monde m'a dit c'est horrible, c'est chiant la Tunisie. Propos de touristes, il faut relativiser. Moi je me suis dit, faut me limiter sinon je n'y arriverai pas. Notamment en terme de prix. Donc, reste le Maroc. Je pars le 27 mars à Casablanca. Je repars de Marrakech le 4 mai, direction Lyon.

samedi 30 juin 2012

Mes carnets du Maroc (6)


Deuxième jour.
Alors que j'écris dans mon lit clic clac, j'entends la pluie redoubler dehors. C'est une excellente nouvelle pour le Maroc. Et pour le roi. Car si j'en crois les sévères inquiétudes de Jeff, il n'a pas plu depuis plus de trois cents jours ici. Ce qui veut dire pas de blé. Ce qui veut dire augmentation du prix du pain. Ce qui est proprement impossible. Il faudra donc au roi trouver la capacité d'emprunt nécessaire à la compensation de cette hausse. Et même chose pour le pétrole. Attention, risque d'émeutes.

Troisième jour.
La poudre d'escampette. J'ai annoncé que je prenais le bus pour Tanger et Jeff m'a conduit ce matin jusqu'à la gare CTM, compagnie nationale de bus. Je lui ai fait mes adieux, je suis entré dans la gare. J'ai étudié mon guide, j'ai hésité. J'ai pris mon billet pour Tanger, le car de demain, 11 h.
Hein ? Quoi ? Demain ?
J'ai en effet pris une chambre dans un hôtel en plein centre de ce qu'on appelle la Nouvelle ville de Casablanca. Un quartier déliquescent, blindé d'immeubles Art Déco en voie d'extinction. On pourrait s'en attrister, mais ce n'est pas désagréable. Les rues sont animées, défoncées, des restaurants snacks succèdent aux pharmacies, aux épiceries, aux échoppes de traducteurs assermentés, j'ai vu une cristallerie, des magasins de fripes... L'hôtel est tout à côté de la CTM, ce qui me sera bien utile, demain. Personne ne sait ou je suis. J'ai l'impression de jouer un bon tour à tout le monde. Cela me confère une liberté, un sentiment de liberté, assez grisant. J'ai bien l'intention d'en profiter un peu. Il faut que je trouve une wi-fi, ce serait plus facile, pour entrer en contact avec... Enfin, avec des Marocains quoi.

vendredi 29 juin 2012

Mes carnets du Maroc (5)


Deuxième jour.
Au fait, j'ai activé mon téléphone arabe. J'ai acheté une puce 20 dirhams à Derb Ghallef. Mon numéro IAM est le 0654985743.

Premier jour.
1er mars 1967, Jeff s'installe avec sa femme au Maroc.

Premier jour.
Sa vie, à Jeff, c'est beaucoup de mouvement. Des envoyages en l'air, mais des vraies, avec sa femme, ils ont pratiqué la voltige aérienne. Tu saisis quel genre de femme elle était quand tu aperçois une photo d'elle hilare, sortant d'un appareil de voltige. Comment disait-il déjà ? Un... dos au sol ?
Puis Jeff s'est passionné pour la moto, et plus encore, je crois, pour la piste. Les chemins, la poussière, les cailloux. Si bien que je crois pouvoir dire qu'il est un des plus grands spécialistes de rallye désertique au monde. Je suis un peu impressionné en écrivant cela, je me trouve pompeux. Mais je crois que c'est la vérité. Il trace les itinéraires du LYBYA, de l'Amitié. Il est un ami de Cyril Neveu, il a bossé avec René Metge et Jean-Louis Schlesser. Il a soixante-dix-sept ans, je le rappelle, et aujourd'hui il fait encore les reco (comme il dit), les road-books, commissaire de course, et vas-y qu'il rédige des réponses au ministère de la culture marocain, et vas-y que l'agence de communication du Rallye de l'Amitié l'appelle pour connaître son sentiment...